Lundi 30 mars 2009 1 30 /03 /2009 23:06

Penser le genre avec l’Ego-Ecologie

Auteur: Marisa Zavalloni 

Cet article a été publié dans  Identité Sociale et Ego-Ecologie: Théorie et Pratique sous la direction d'Anne-Marie Costalat-Founeau, PDIC, SIDES édition, 2005 (p 21-47)
(Pour des raisons d’espace, l’article est présenté en 2 parties)


(Deuxième partie : l'exemple de la contruction du genre et bibliographie)

Les hommes et les femmes : un exemple de l'interaction entre l'identité personnelle et collective

 

L'isomorphisme entre les identités individuelles et collectives telles qu'elles émergent dans des produits culturels et leur résonance et amplification dans l'idéologie, peut être illustré en analysant les représentations des identités masculines et féminines. L'identité sexuelle, hommes-femmes constituent le groupe d'identité le plus fondamental, non seulement parce qu’elle est la première à être apprise (avant l'identité nationale, ethnique ou de classe), mais aussi parce qu'elle a traditionnellement englobée toutes les autres. Dans la culture patriarcale prédominante dans le monde et, naturellement, dans le contexte de ce qui va suivre, les figures historiques, les héros culturels et même l'image divine, sont présentés exclusivement comme des prototypes masculins.

 

La différenciation des sexes est à la base de la formation des traits de personnalité, des projets et des actions qui en retour contribue à la formation des identités individuelles. En outre, parmi les différentes dimensions de l'identité (par exemple nationale, ethnique ou religieuse), l'identité sexuelle constitue presque un cas unique d'une construction unilatérale de l'identité collective, car elle exprime un point de vue exclusivement masculin. Ce qui signifie que les représentations des hommes et des femmes transmises dans les arts et la connaissance constituent l'externalisation exclusive de la psyché masculine. Tandis que les groupes ethniques, religieux ou nationaux ont construit des cultures qui peuvent être mises en opposition ou comparées avec d'autres, l'identité sexuelle a été presque entièrement créée et définie dans l'art, la culture et la connaissance par des hommes. Pour être plus précis, on pourrait dire que l'identité masculine constitue une identité collective comme conglomérat  de multiples Soi masculins sédimentés au cours des ages dans une interaction avec leur propre environnement. On ne peut pas considérer l'identité féminine comme une identité collective, mais seulement comme une non identité collective, car elle a été construite par rapport aux catégories masculines comme relationnelles et opposition binaire. Le dicton mulier taceat de muliere a été mis en oeuvre jusqu'à l'apparition du féminisme.

 
Cette condition donne un exemple des modalités de l'interaction de l'individu et de la culture, telles qu’elles sont révélées dans l'analyse égo-écologique. A travers des mécanismes identitaires communs activés à partir de points de vue différents, les hommes et les femmes comme catégories d'identité deviennent des groupes différents et opposés. D'abord, concernant l'identité masculine, l'analyse des protocoles a révélé comment, à travers le mécanisme de la réversibilité entre la pensée de fond et la pensée manifeste, un jeune garçon enregistrera dans la pensée de fond, des images de Dieu, du Surhomme ou de tout autre héros culturel comme des prototypes identitaires, dont certains seront activés en association avec le Soi (la quasi hallucination identitaire).

 

Pour un jeune garçon Catholique, l'image de l'enfant Jésus peut servir de modèle qui sera plus tard renforcée par celle d’un Dieu qui a créé l'homme à son image. Et plus, depuis que Nietzsche a décrété que Dieu était mort, des livres et même des quotidiens réitèrent la déclaration que "l'homme a remplacé Dieu". Même dans la religion Bouddhiste qui lutte pour l'effacement de l'individu afin d’atteindre une conscience cosmique, l'émotion de base est éveillée par Bouddha comme un prototype identitaire masculin.

 

Dans la mesure où cette identité divine, transmise au moyen des images masculines et des pronoms, est représentée en pensée de fond comme pensée involontaire à un niveau subconscient, elle devient une expérience qui est au-delà de la raison critique. Ainsi, l’identité quasi-hallucinatoire, nourrie par une identité supérieure transmise par la culture, se constitue dés le début du développement de l'ego masculin, un processus qui continue dans l'adolescence et se poursuit avec l’age. L'ordre de la formation du surmoi proposée par Freud peut être renversé: "vous devez faire l'impossible possible.Vous pouvez accomplir l'impossible. Vous êtes le fils préféré du Père. Vous êtes le Père lui-même. Vous êtes Dieu." (Freud et 1967 Bullit, p. 82.).

Les réalisations des héros culturels comme prototypes identitaires sont incorporés dans le psychisme masculin, reflétant les projets et les intérêts du Soi et cimentent en même temps un attachement affectif au groupe d'identité masculin. Car ces caractéristiques identitaires possèdent une résonance affective forte qui s’étend au groupe et devient la base d’une solidarité masculine, généralement appelé lien social,
expliquant que, par-delà ce qui les oppose, les membres d’une communauté se reconnaissent une affiliation et une fraternité culturelle. On retrouvera ce même processus dans la solidarité nationale, ethnique, etc. Imprimée dans la structure de la pensée de fond constituée par une opposition binaire et amplifiée par des siècles de culture, l’image des femmes est "naturellement" associée dans le psychisme masculin avec ce que l'on considère comme négatif : les hommes sont intelligents par conséquent, les femmes sont stupides.

Quand l'analyse se déplace de la consommation culturelle à la création culturelle, ce n'est pas surprenant, dans la mesure où la culture a historiquement été monopolisée par des hommes, qu'elle reflète l'externalisation de leur environnement intérieur opératoire comme si c'était la réalité. Renforcées par des répétitions séculaires, ces représentations différentielles des hommes et des femmes sont devenues objectivées dans la culture comme une réalité. De plus, l'amplification culturelle et la résonance de ce contenu psychologique déjà organisé par des mécanismes identitaires peuvent influencer la structure même du langage, l'outil principal de la construction de la réalité.

Dans cette perspective, l'analyse égo-écologique nous amène à formuler l’hypothèse suivante, à savoir que l'utilisation des mots homme et hommes pour signifier l'humanité en général a été introduite par des auteurs masculins, des philosophes ou des théologiens comme un recodage du concept. Leur pensée de fond associée au concept d'humanité évoquerait l'image de modèles masculins (des prototypes identitaires). Ces images subconscientes deviendraient par la suite conscientes, quand, par écrit, les producteurs culturels se sont focalisés sur le concept d'humanité. Une fois que ce recodage du concept d’humanité comme homme a été objectivé dans des textes et perçu comme plausible par des lecteurs ayant une vision du monde semblable, le concept est passé dans la tradition linguistique qui était aussi un outil puissant pour la domination culturelle.

 

Dans l'utilisation du mot homme pour décrire l'humanité en général, les éléments masculins de l’espèce humaine sont associés en pensée de fond avec les concepts de noblesse, d'humanité, d’héroïsme et de supériorité. Simultanément, la pensée de fond recevra le message que les femmes sont exclues non seulement de la transcendance, de l'héroïsme mais aussi de l'humanité.

 

Puisque le concept d'humanité est interchangeable avec le concept d'homme, un héritage supérieur est activé subliminalement comme pensée de fond pour les hommes. Chaque fois que le mot est utilisé, il amplifie leur prédisposition psychologique à se définir comme supérieurs. Les petits enfants de l'un ou l'autre sexe activeront l'image masculine comme un référent dans la pensée de fond à l'exclusion de l'image féminine lorsque quelqu'un parle de l'humanité. Par la microanalyse de la pensée représentationnelle, il devient possible de voir comment la masculinisation de la langue amplifie et donne un sens de réalité à la prédisposition du psychisme masculin à percevoir les femmes comme l’Autre, ne possédant ni âme, ni humanité.

 

La nature même de l’environnement interne opératoire prédispose la culture dominante vers la misogynie. Les producteurs de culture plus souvent que la personne moyenne formeront leur identité personnelle à partir de prototypes identitaires qui sont aussi des héros culturels. Par conséquent, les prototypes de différentiation seront construits comme la contrepartie négative des modèles valorisés. Dans la mesure où les femmes constituent les prototypes de différentiation pour les hommes, les femmes deviennent incorporées dans la pensée de fond masculine comme des objets culturels négatifs ou dévalorisés. Simone de Beauvoir (1949), parmi d'autres, le note : "des législateurs, des prêtres, des philosophes, des auteurs, des scientifiques ont implacablement essayé de prouver que la position subalterne des femmes était la volonté de Dieu et avantageuse pour le monde" (p. 24).

 

Des représentations misogynes apparaissent dans la pensée de fond involontaire et frappent la conscience masculine comme un reflet de la réalité. Elles possèdent une qualité presque perceptible. Comme contenu mental à la recherche d'expression, ces représentations stimulent alors un discours explicatif pour représenter un tel état des choses. On peut, ainsi, comprendre la propension des agents culturels à mettre tant d'énergie dans la misogynie, sans même recourir à l’idée d’un désir conscient de discréditer les femmes. La formation différentielle du genre masculin et féminin dans le psychisme est entrelacée de façon complexe avec d'autres identités et attitudes  qui peuvent activer des catégories communes entre les sexes et créer des sentiments de solidarité, une volonté de lutte commune ou l'amour romantique. Néanmoins, par rapport aux représentations des femmes comme genre, la misogynie constitue une constante dans l'histoire.

En comprenant la façon dont les mécanismes identitaires fonctionnent, il est possible d'interpréter d'une façon nouvelle le discours culturel sur les femmes. Par exemple, des auteurs féministes ont dénoncé la thèse freudienne à propos du rôle de l’anatomie sexuelle dans l'infériorité culturelle et psychologique des femmes sans détecter la faiblesse fondamentale dans ce raisonnement. Cette infériorité, si nous nous tenons aux mots même de Freud, était une réalité avant d’être discuté en psychanalyse. Il a écrit : "les critiques de tous les âges ont écrit que, en comparaison des hommes, les femmes sont moins prêtes à se soumettre aux grandes exigences de la vie, qu'elles sont plus influencés dans leur jugement par des sentiments d'affection ou d'hostilité ...".

La conclusion est déjà présente dans les prémisses. L'infériorité des femmes est un fait irréfutable reconnu par "les critiques de tous les âges" que la psychanalyse doit seulement expliquer et non pas établir. Comme explication, Freud suggère que les petits garçons sont motivés pour adopter les valeurs du surmoi par crainte de la castration; les petites filles qui ne font pas face à cette menace, manquent cette motivation de base pour adopter des valeurs culturelles élevées.

 

Freud conclut son texte comme suit :Nous ne devons pas nous laisser guider par de telles conclusions et considérer les démentis des féministes qui tiennent beaucoup à nous forcer de voir les deux sexes comme complètement égaux en position et valeur; mais nous devons, bien sûr, reconnaître volontairement que la majorité des hommes est aussi loin derrière l'idéal masculin et que tous les individus humains, suite à leur disposition bisexuelle et d’un héritage croisé ,combinent en eux les deux caractéristiques masculine et féminine, ainsi une pure masculinité et féminité restent des constructions théoriques d’un contenu incertain (1959, p. 258).

 

Par rapport à l'analyse égo-écologique, on peut voir comment le raisonnement de Freud reflète l'activation des mécanismes identitaires et les opérations de base de l’environnement interne opératoire.

 

D'abord, il est clair que le référent implicite activé par la catégorie hommes renvoie à un idéal héroïque, ceux qui sont "prêts à se soumettre aux grandes exigences de la vie ... l'idéal de la masculinité". Autrement dit, le recodage de la catégorie homme se fait à travers des héros culturels (prototypes identitaires). Les femmes, en revanche, sont décrites à travers des caractéristiques négatives directement opposées aux vertus des hommes (opposition binaire); le référent implicite de ces faiblesses, à savoir : "…sont moins prêtes à ... sont plus influencées par ...", renvoie à des personnes agissant dans la vie quotidienne.

 

Ainsi, pour Freud, comme dans les protocoles masculins analysés, les hommes comme groupe d'identité sont perçus à travers des catégories positives exprimant le Soi idéal (égomorphisme), exemplifiées par des héros culturels (prototypes identitaires). Les groupes de différenciation sont perçus à travers le négatif de ces catégories qui sont médiatisées précisément par des prototypes donnant un exemple de ces défauts.

On peut aussi voir la difficulté, même l'impossibilité, dans les descriptions que font les hommes des femmes, de conceptualiser les groupes de non-identité à travers des catégories d'être. Même plus près de nous, Lacan, réitérant les conclusions de Weininger (1903), peut proclamer que les femmes n'existent pas. Attendu que la subjectivité masculine a eu un monopole sur la culture, elle a été capable d'occuper tout le territoire de l’être.

 

On peut donc comprendre pourquoi les femmes, comme catégorie générale, ont été décrites partout dans l'histoire écrite comme " manquant de qualité" (Aristote) et manquant d'une âme. Puisque le psychisme masculin a été capable de penser aux femmes sans jamais avoir été confronté à un contre discours et les femmes ne pouvant être perçu qu’au niveau relationnel dans le sens physique du terme, elles sont naturellement définies comme manquant d’une identité et même de réalité.

 

Le sens de réalité concernant les représentations du monde social, c'est-à-dire le sentiment que ce que nous pensons, écrivons et croyons, reflètent la réalité des choses, est amplifié et renforcé par l'isomorphisme entre l'identité personnelle et l’identité collective. Le concept d'isomorphisme entre le système psychologique et le système culturel souligne que la culture est un produit du psychisme et reproduit sa structure, en créant et en amplifiant un effet de résonance dans les représentations tant du producteur que du consommateur de culture.

 Le point de rupture est atteint quand l'Autre prend la parole, inscrivant comme  culture le contenu d'un autre point de vue représentatif. C'est ce qui est arrivé avec la naissance du féminisme. L'égo-écologie  nous permet de situer ce mouvement dans la confrontation entre l'identité et la réalité. Simone de Beauvoir, dans l'introduction de son livre le Deuxième Sexe (1949), cite un article de presse dans lequel Claude Mauriac dit ceci à propos des femmes :"nous écoutons sur un ton [sic!] d'indifférence polie ... la plus brillante parmi elles, sachant bien que son esprit reflète plus ou moins lumineusement des idées qui viennent de nous".Simone de Beauvoir cite ce texte comme une illustration de la désarmante naïveté masculine :" Ce ne sont évidemment pas les idées de M.C. Mauriac en personne que son interlocutrice reflète, étant donné qu'on ne lui en connait aucune; qu'elle reflète des idées qui viennent des hommes, c'est possible. Parmi, les mâles même, il en est plus d'un qui tient pour siennes des opinions qu'il n'a pas inventées; ce qui est remarquable, c'est par l'équivoque du nous, il s'identifie avec Saint-Paul, Hégel, Lénine, Nietzsche et du haut de leur grandeur considère avec dédain le troupeau des femmes qui osent lui parler sur un pied d'égalité.." (p.28).

 

Dans ce discours, Beauvoir était capable de détecter ce qui est apparu dans l'analyse de nos protocoles, à savoir le recodage du groupe à travers des prototypes identitaires, l’égomorphisme et l'opposition binaire dans les représentations masculines et féminines, comme il apparaît dans la plupart des discours sur la nature des femmes produits par la culture patriarcale. Il est fortement improbable que le lecteur masculin du texte de Mauriac serait sensible aux symptômes, cependant transparents, de ce phénomène d’identité quasi-hallucinatoire, au moyen duquel le Soi masculin acquiert une dimension supérieure, puisque cette hallucination est une composante de son propre psychisme, renforcée par le discours culturel.

 

L'analyse de Simone de Beauvoir constitue un exemple historique d’une rupture de la culture par l'Autre à travers l'activation de mécanismes psychologiques essentiels qui ont contribué à sa création, mais d'un point de vue différent. En confrontant une culture qui a objectivé la perspective masculine, Simone de Beauvoir, en activant son propre environnement interne, est capable de détecter l’identité quasi-hallucinatoire par laquelle une identité masculine acquiert une dimension du divin ou de héros. Elle note : "le plus médiocre parmi les hommes estime qu'il est un demi-dieu en comparaison des femmes". En énonçant un autre discours, elle crée une rupture dans le pouvoir de la culture dominante pour représenter la réalité. "Les femmes ne disent pas 'nous'; les hommes disent 'les femmes' et les femmes utilisent les mêmes mots pour se référer à elles-mêmes", écrit Simone de Beauvoir :" Les femmes ne sont pas des sujets authentiques…Elles n’ont pas de passé, pas d’histoire, pas de religion… Il est le sujet, il est l’absolu ; elle est l’autre…Les hommes représentent en même temps le positif et le neutre ; « homme » désigne tous les êtres humains. L’humanité est masculine…Économiquement, les hommes et les femmes constituent presque deux castes différentes ».

 

La déshumanisation de l'Autre, qui est une part de la structure de la conscience, elle-même un produit naturel du cerveau, va au-delà du cadre de l'identité sexuelle pour établir, accompagner et amplifier toutes les hostilités religieuses, nationales et ethniques et rendre possible tous les massacres dans l'histoire. Par l'analyse égo-écologique, on peut voir que la haine pour ceux qui sont différents et l'amour pour ceux qui sont semblables ne sont pas des dimensions irréductibles de base, presque instinctives, mais des dérivées des mécanismes identitaires qui organisent la formation d'un contenu représentationnel, emmagasinés dans la mémoire et agissant comme mécanisme sélectif dans l’appréhension du monde. De plus, les mécanismes identitaires qui produisent l'absence d'être et de qualités au niveau des groupes de différenciation, peuvent aussi contribuer à la création de héros culturels comme des modèles pour émuler  les groupes d'identité.

 

L'analyse égo-écologique ici quitte l’étude de comment la culture participe à l'identité pour voir comment l'identité participe à la culture et nous offre une nouvelle perspective sur la disparité historique entre les deux sexes.

 

La production de héros culturels

 

L’objet culturel, comme objet de pensée privée, se construit au moyen des mécanismes identitaires (égomorphisme, recodage et opposition binaire) propres à toute personne comme aux agents culturels. Si ce produit subjectif est reçu par d'autres membres de la société et est congruent avec le contenu de leur Environnement Intérieur Opératoire, il renforcera cet environnement par l'amplification et la résonance. Dans la fabrication d'une culture, un rôle déterminant est joué par les critiques sociales et d'autres agents culturels tels que les intermédiaires. Beaucoup d'énergie au niveau psychologique et culturel va être ainsi déployée dans l'amplification du travail et des actions de quelques membres d'un groupe d'identité actifs dans les arts, la politique ou la religion lorsqu'ils deviennent des héros culturels. Ces héros culturels nourriront alors le psychisme d'autres membres de la société comme prototypes identitaires activés inconsciemment en relation à leurs identités personnelles et collectives.

 

Nous avons déjà vu comment, à travers ces prototypes, certaines qualités héroïques seront activées comme projets et représentations impliquant le Soi. Ces prototypes identitaires changeront au cours de la vie d'une personne, augmentant ou diminuant en nombre selon les changements dans sa vie et ses projets. Dans l'analyse des protocoles, on peut identifier ces prototypes comme les référents implicites égomorphiques décrivant les groupes d'identités.

 

Nous pouvons maintenant reconstruire le processus inverse qui va de l'intérieur à l'extérieur et entraîne la production de héros culturels. Nous voyons alors comment différentes dimensions de l'identité personnelle et collective, tels les projets de vie et l'engagement, l'attachement au groupe et l'existence de héros culturels, peuvent tous être compris comme émanant de mécanismes identitaires de base. Les catégories égomorphiques renvoyant au Soi et à ses projets ont une forte résonance affective. Cette forte émotion est activée par les prototypes identitaires (la source subliminale de ces catégories) lorsqu'une personne pense à eux, lit ou entend quelque chose sur eux. La résonance affective identitaire prend alors la forme de sentiments auxquels on a donné le nom de pitié, admiration, amour, etc. cette émotion privée, lorsqu'elle est objectivée comme produit culturel, discours, texte ou analyse, contribue à la création de héros culturels. Ainsi, les psychanalystes ont été décrits comme :une école de disciples aussi bien qu'un rassemblement de fidèles; un groupe de chercheurs qui sont aussi des prêtres s’inclinant devant l'image du créateur de leur doctrine" (Moscovici 1981, p. 291).

 

L'analyse égo-écologique nous amène à comprendre les héros culturels comme une création sociale basée sur la résonance affective identitaire, qui, par la contribution successive de disciples et de compagnons, amplifie et donne une résonance aux actes de ces héros. Simultanément, par le principe de réversibilité entre le Je et le Nous dans la pensée de fond, ces héros donnent une ampleur est une résonance particulière aux actions du Soi.

 

L'émotion inspirée par des héros culturels comme le sentiment d'attachement à un groupe, ne sont pas tellement le résultat d'une libido spécifique, tel que Freud l’a postulé, mais l'activation affective d'une résonance identitaire qui vient de la motivation centrale du soi, au coeur de l'identité personnelle. Contrairement aux préceptes du bon sens et des sciences sociales, les héros culturels ne possèdent pas des caractéristiques extraordinaires qui seraient enregistrées et reflétées à travers l'admiration d'un groupe mais des individus dont les exploits seraient amplifiés par la résonance induite dans l’environnement interne opératoire de leur disciples en accord et dans le prolongement de leur projets.

 

Ce que nous avons ici est un autre exemple de comment le contenu psychologique intériorisé comme identité de soi et celui qui est extériorisé sous la forme d'un discours culturel, sont créés par les mêmes mécanismes. C'est-à-dire, les mêmes mécanismes psychologiques qui produisent une identité quasi-hallucinatoire en rapprochant le Soi des prototypes identitaires, produisent aussi des héros culturels ou des dieux, en les investissant d’une résonance affective identitaire Ainsi, la déification et la piété ne reflètent pas la valeur du héros; plutôt elles la créent.

 

Par exemple, Moscovici (1981) décrit le processus de la déification de Lénine, orchestrée immédiatement après sa mort par Trotski, Zinoviev et Staline :Ses écritures et mots sont consacrés comme les porteurs d'un message immuable. On leur donne une telle autorité que l'on n'ose changer une simple lettre, car ils contiennent la vérité définitive... Quant à sa personne, les mots utilisés pour le décrire sont pris du vocabulaire des légendes, et les images sont prises de la rhétorique religieuse. (P. 482.)

Mais, de même qu'avec les autres dieux, ce processus ne pourrait pas avoir été pensé ou accepté sans un système psychologique permettant en même temps de le concevoir et de le rendre plausible. La déification, que ce soit d'un héros culturel, religieux ou politique, produit une expérience d'identité (l'activation de prototypes identitaires) entre un héros et ses fidèles. Cette expérience est possible par l'activation d'un contenu psychologique qui inclut, dans un ordre réversible, le Soi, le prototype héroïque et les autres fidèles (le sentiment d’un destin commun) et a des conséquences sociales considérables. Car la déification offre un miroir agrandi reflétant non seulement le Soi, mais les autres membres du groupe et mène à la construction d'une co-identité, qui deviendra une collectivité qu’elle soit scientifique, politique ou religieuse.

Les héros culturels sont étroitement liés à la formation de l’identité personnelle masculine et sont offerts ouvertement aux enfants par les adultes. Ainsi, Sartre nous dit qu'à l'âge de huit ans il était, pour son grand-père, "le petit prince qui allait devenir un grand homme comme lui, qu'il n'était pas" (de Beauvoir 1981, p. 327; italique le mien). Également, dans une culture monopolisée par les hommes, les héros culturels, dans la mesure où ils sont liés à la résonance identitaire de ses producteurs, sont nécessairement des hommes. Les contributions personnelles féminines , en revanche, n'entreront pas dans la mémoire collective comme expression culturelle du genre féminin, mais seront vues au lieu de cela comme des exceptions individuelles. Leur contenu sera re-absorbé dans la culture patriarcale sans devenir exemplaire, c'est-à-dire sans créer de prototypes identitaires.

 

Autrement dit, simplement en vertu du jeu des mécanismes psychologiques identitaires, la culture patriarcale n'enregistre ni les échecs des hommes comme individus, ni les contributions culturelles des femmes considérées comme des exceptions anormales. Ainsi, dés la naissance, les individus des deux sexes rencontrent un environnement culturel qui nourrit différemment leurs identités et leur environnement intérieur opératoire.

 

L'image d'héroïsme produit par des prototypes identitaires fait partie de l'héritage de n'importe quel psychisme masculin. Même si, comme  individu, un homme particulier échoue dans ses projets personnels (pouvoir, succès, etc.), concrétisés dans un prototype identitaire, les traces de ses héros peuvent toujours être activées à un niveau subconscient par rapport aux femmes. Une fois que l'information a été emmagasinée comme connaissances, elle peut acquérir, comme pensée de fond, le statut de réalité, peu importe si l'information a été apprise à travers une expérience réelle ou fictive. C'est par la transmutation de l’expérience dans un produit neural que la culture devient nature.

 

Retournons à l'hypothèse de Freud sur la formation des identités masculines et féminines. L'analyse égo-écologique nous conduit à voir comment l'adoption du surmoi par de jeunes garçons n'est pas du à la crainte de castration, mais à ce que nous avons appelé une identité quasi-hallucinatoire. Quand, à l'âge de cinq ans, les enfants peuvent assimiler la culture, la résonance affective produite par des prototypes identitaires masculins leur donne un sentiment de pouvoir associé à leur masculinité. L'attachement à la mère, toute-puissante jusqu'à ce moment, change radicalement, dans la mesure ou elle est irrévocablement reléguée au genre féminin inférieur.

 

L'identité personnelle s’élabore dans l'interaction avec une culture qui fournit constamment de l'information sur des identités collectives. L'individu, par l’identification quasi-hallucinatoire, imprimera dans son psychisme des idéaux collectifs comme projets personnels. Le jeune garçon, par l'activation des caractéristiques des prototypes identitaires comme partie du Soi, devient « naturellement » l'héritier de sa culture. Cette même culture, à cause de son isomorphisme avec l’environnement interne opératoire de ses producteurs, ne peut pas fournir au genre féminin les caractéristiques d'Être; elles seront le négatif, l'inexistant. Les seuls choix culturels offerts à des jeunes filles, comme femmes, seront des modèles relationnels, c'est-à-dire ceux qui peuvent satisfaire l’Autre (homme) tel que la beauté, l’attention maternelle, etc.

 

Les femmes, comme femmes, ne peuvent pas tirer d'informations de la culture qui leur fourniraient des projets importants et des sentiments de valeur et de supériorité. Au contraire, elles sont exposés dés la naissance à un discours culturel fortement dénigrant que ce soit dans les arts, la philosophie et la religion, venant des pères, maris ou amants même si ces derniers, au niveau individuel, peuvent cependant être bien intentionnés,. D'une perspective égo-écologique, on peut voir comment les femmes formeront leurs identités personnelles à travers les mêmes mécanismes identitaires que ceux des hommes, mais en interagissant avec un environnement culturel qui les nie, comme femmes, et ne leur fournit aucun modèle imaginaire de compétence, génie ou de transcendance.

 

Les protocoles de femmes indiquent plusieurs résultats possibles d'une telle interaction. Je me concentrerai ici sur ces femmes dans mon échantillon qui se sont engagées dans des carrières comme écrivaines et scientifiques. Pour elles, l'acquisition d'une identité personnelle positive entraîne une rupture entre les représentations de Soi et celles que leur renvoie la culture du genre féminin.

 

Un contenu positif du Soi apparaît comme catégorie égomorphique provenant de groupes d’identité autre que le genre, tels que le groupe national, ethnique ou autre. Ainsi, une personne interrogée qui décrit : Nous les Juifs comme "profonds" et "intelligents" en s’appropriant ces caractéristiques (catégories égomorphiques), donne Marx, Freud et Einstein comme les référents implicites de ces descriptions collectives. Cette même personne décrit les femmes comme "frivoles" et "superficielles" (non applicable au Soi). Cet exemple indique comment les femmes peuvent maintenir une image positive de Soi malgré tout, tout en percevant les femmes en général selon des catégories négatives apprises dans la culture. Dans de tels cas, l'identité personnelle est coupée de l'identité collective ce qui peut entraîner une absence de solidarité avec d'autres femmes. Dans le contexte culturel traditionnel, la construction de l'identité personnelle pour une femme devra suivre un chemin tortueux avec peu de supports externes. Comme dans le protocole que nous venons de mentionner, le projet existentiel des femmes doit souvent aller puiser des prototypes identitaires parmi les prototypes  masculins tels que Marx, Freud ou autre héros culturels masculins.

 

Au niveau conscient, les femmes peuvent réduire au minimum l'implication de cette masculinité des modèles culturels et dire que la science ou la philosophie n'ont aucun « genre ». Cependant, il y a un autre fait qui a une conséquence majeure pour la structure de l’identité personnelle; pour les hommes, les prototypes identitaires nourrissent directement le Soi; pour les femmes, au coeur même de leur projet existentiel, les prototypes identitaires vont activer l’Autre (du genre masculin).

 

A la lumière de tout cela, la déclaration de Gertrude Stein, "je ne suis pas une femme", devient compréhensible par rapport au rôle de la pensée de fond dans la formation de l’identité. Cependant, un résultat plus commun de la rencontre entre le Soi d’une femme et les prototypes identitaires masculins qui sont retenus, peut être illustré par un extrait du protocole d'une écrivaine allemande vivant aux États-Unis et qui définit  son milieu social comme « sans ancrage ». Elle décrit les gens de ce groupe comme "intéressants", "libres de penser", "indépendants" (catégories égomorphiques) et ajoute : C'est mon identité préférée, vis-à-vis de laquelle je me sens le plus proche. C'est un vieux thème. En termes de milieu, cela signifie les gens qui voyagent beaucoup : des artistes, des écrivains, des stars internationales, des explorateurs, des marins. Je pense en particulier à Rilke. Il était un allemand de Tchécoslovaquie qui avait vécu en France pendant beaucoup d'années. Il était un grand vagabond et un grand poète. Je m’identifie très fortement et constamment à lui. Je le relis souvent, c'est une relation totale.

Dans la monopolisation de la culture, les hommes peuvent se reconnaître à travers des héros culturels. Les femmes peuvent seulement percevoir la culture à travers leur exclusion. Sartre, comme jeune homme, peut se mettre dans les chaussures de Chateaubriand et de Victor Hugo et, en activant leur vie, anticiper sa propre vie.

 

Pour des femmes, comme illustré dans ce protocole, si l'activation des prototypes identitaires entraîne des attributs positifs pour le Soi, ils renvoient en même temps à un modèle de différentiation. Ainsi, la résonance identitaire, activera pour les hommes un amour de Soi et de l'admiration pour d'autres hommes. Pour les femmes, elle activera l'amour de l'Autre et le dédain pour des femmes comme catégorie générale.

 

Il est important de souligner que ces données ne suggèrent pas que les femmes intériorisent simplement et reproduisent la représentation négative des femmes transmises par la culture patriarcale. Il existe une interaction complexe entre les mécanismes identitaires et l'environnement. Pour reprendre le même protocole de cette écrivaine américaine, elle décrit les hommes de la façon suivante : "les hommes représentent pour moi une catégorie associée au sexe, à la danse, au voyage.... Les hommes n'ont pas beaucoup d'imagination, sont plus ritualistes que les femmes, leurs émotions sont figées, routinières. La répétition d'un modèle simple : être important, ambitieux, faire de l'argent. Ils ne livrent pas ce qu'ils promettent."

 

Les référents implicites (recodage du groupe) de cette description étaient ses maris divorcés et d'autres hommes qu'elle a connus. Nous pouvons noter ici le modèle habituel dans la description des groupes d’altérité (les hommes) : une opposition binaire qui exprime les contre-valeurs de la personne et un mécanisme de recodage mettant à jour des descriptions se référant à des personnes réelles et non pas à des idéaux culturels. Également, la relationalité avec le Soi est aussi présente : "... une catégorie associée... Ils ne livrent pas ce qu'ils promettent." On a alors demandé à cette personne comment réconcilier cette vue des hommes en général plutôt dépréciative avec ses représentations positives dans la discussion de ses groupes d'identité. La réponse était la suivante : "je ne perçois pas les gens que j'admire comme des hommes, mais comme des individus. Peut-être, c'est en raison de ma rébellion contre l'imposition de la domination masculine. Je ne l'ai jamais acceptée. Les hommes qui sont créateurs, imaginatifs, par contraste avec les hommes qui sont orientés vers le pouvoir, sont très près des femmes, il y a beaucoup d'homosexuels parmi eux ». Certains pourront noter une faille dans le raisonnement logique de cette répondante mais surtout cet extrait de protocole illustre le chemin tortueux par lequel une identité personnelle positive, peut se construire dans un environnement culturel ne fournissant pas d'identité collective positive. De plus, si une femme comme personne souhaite développer un projet artistique ou scientifique, elle obtiendra seulement une adhésion honorifique culturellement, une forme précaire d'acceptation qui peut toujours être effacée. C’est ainsi que Strindberg fut capable d'écrire, après que Sonia Kowalewska avait été nommée à la chaire la plus élevée de mathématiques en Suède, "Aussi décidément que deux et deux font quatre, quel monstruosité est une femme qui est un professeur de mathématiques et combien inutile, nuisible et déplacée, elle est" (citée in Boulding, 1978  p. 686). L'analyse égo-écologique nous montre comment le féminisme s’enracine dans deux contradictions  ressenties par les femmes. La première est un désaccord entre le sentiment d’avoir une valeur personnelle au niveau individuel et la dévalorisation des femmes au niveau culturel. La deuxième est entre la description magnifiée des hommes fournie par cette même culture et les expériences réelles  que l’on peut avoir avec eux comme personnes. Ces deux contradictions proviennent du mécanisme d'identité général que j'ai décrit.

 

En appliquant une analyse égo-écologique pour expliquer la direction du mouvement de féministe, on peut penser qu'il doit se dérouler en deux phases. La première sera une tentative pour effacer les représentations culturelles négatives des femmes (en tant que produit de l’identité masculine et opposition binaire) et leurs conséquences sociales, telle que la discrimination dans le lieu de travail. Dans deuxième phase, plus positive, que l'on peut déjà voir, de plus en plus de femmes deviendront impliquées dans la production des objets culturels pour contribuer à la création d'une identité collective féminine, qui, étant donné les circonstances historiques, devra être une création presque ontologique.

 

Déjà nous pouvons voir la recherche de héroïnes culturelles, avec la nouvelle importance donnée aux travaux et aux écrits féministes tels que ceux de Gertrude Stein, Virginia Woolf, Simone de Beauvoir, etc. qui avant cette vague féminisme, restaient marginaux dans la culture patriarcale. En comprenant la structure de l'Environnement Intérieur Opératoire et le travail des mécanismes identitaires, nous pouvons aussi voir pourquoi le féminisme réveille une telle opposition forte et émotive parmi beaucoup d'hommes, car il menace non seulement la base même de leur construction identitaire mais aussi leur sens de réalité (Zavalloni, 1986).

 

Nous aurions pu centrer les résultats de l’analyse égo-écologique sur d’autres groupes, par exemple sur les groupes d’appartenance ethnique, religieuse ou linguistique, car on retrouve un mécanisme semblable d'interaction entre l'identité personnelle et collective.

 

Comme approche idiographique, chaque protocole d’analyse porte sur l'identité personnelle et son interaction avec l’ensemble des autres identités sociales formant une matrice dans laquelle évolue toute personne selon ses appartenances et sa position dans une société (Zavalloni et le Louis-Guérin 1983). L'interaction entre les dimensions personnelles et collectives de l’identité, c'est-à-dire entre la culture et la personnalité, peut être étudié tout en respectant les processus de la pensée naturelle et sans transformer les données psychologiques dans des variables artificielles. L'analyse égo- écologique peut aussi bien être appliqué à la compréhension du discours idéologique et scientifique portant sur des questions sociales, que sur des produits artistiques et mettre en évidence le rôle de la pensée de fond dans ces domaines.

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Par Marisa Zavalloni - Publié dans : extraits - Communauté : Ego-Ecologie
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