Une nouvelle approche naturaliste pour étudier l'identité et les représentations du monde
Penser le genre avec l’Ego-Ecologie
Auteur : Marisa Zavalloni
Cet article a été publié dans Identité Sociale et Ego-Ecologie: Théorie et Pratique sous la direction
d'Anne-Marie Costalat-Founeau, PDIC, SIDES édition, 2005 (p 21-47)
(Pour des raisons d’espace, l’article est présenté en 2 parties)
(Première partie : Introduction et l’approche idiographique)
Dans son allocution présentée à la société B’nai B’rith en l’honneur de ses soixante dix ans, Freud déclarait à propos de son identité juive :
Chaque fois que j’ai ressenti une attirance pour l’enthousiasme national, je me suis efforcé de la refouler comme néfaste et pernicieuse, alarmé par les exemples d’avertissements des peuples parmi lesquels nous vivons, nous autres Juifs. Mais il restait quantité d’autres choses qui rendaient irrésistibles l’attraction qu’exerçaient sur Soi les Juifs et le judaïsme – de nombreuses forces émotives obscures d’autant plus puissantes qu’elles ne pouvaient s’exprimer dans des mots tout autant que dans une conscience claire d’une identité intérieure, abritée dans l’intimité d’une construction mentale commune. Et au-delà, il y avait la perception que c’était à ma seule nature juive que je devais deux caractéristiques qui me furent indispensable dans le cours difficile de ma vie. Parce que j’étais Juif, je me suis trouvé libre de nombreux préjugés qui ont limité d’autres dans leurs pratiques intellectuelles; et, en tant que Juif, j’étais disposé à joindre l’opposition et à faire des choses sans l’accord de la « majorité compacte ». (Freud 1959, p. 273. Traduction libre).
Nous pourrions dire que cette déclaration exprime le sentiment d’un rapport énigmatique entre l’identité personnelle et collective sans dissiper son mystère. En effet, Freud ne décrit pas la nature de ce rapport mais son expérience de ce rapport. Cette expérience psychologique du social dans laquelle les mots, les
pensées et les émotions qui ne peuvent pas être exprimées en mots, sont entremêlés, soulève certaines questions théoriques fondamentales. Quels
mécanismes de pensée sont-ils à la base de l’irrésistible attirance envers un groupe d’appartenance ethnique ? Comment identifier les
« nombreuses forces émotives obscures » qui ne peuvent être exprimées par des mots ? Que pourrait être « une conscience claire d’une
identité intérieure ». Surtout, comment une personne peut-elle être conduite à attribuer des caractéristiques importantes du soi à un groupe d’appartenance?
Ce court texte introspectif suggère l’existence d’un contenu psychologique qui demeure dans le non-dit mais fournit une troisième dimension en profondeur à ce qui est dit. Ceci nous conduit au problème de la relation non seulement entre l’identité personnelle et sociale mais également entre le monde externe et le monde interne. Nous pourrions dire qu’en se focalisant sur la signification d’être un Juif, Freud a activé un riche contenu subconscient rempli d’images, de souvenirs et d’émotions. Cette pensée de fond accompagne son discours comme quelque chose reliant son identité sociale, être Juif, à des dimensions essentielles de son identité personnelle, de sa biographie, de sa conception du monde.
Les mécanismes psychologiques dont nous parlons ne sont pas explorés dans la psychologie traditionnelle actuelle. La compréhension de l’interaction entre l’identité personnelle et sociale exige un accès aux processus intrapsychiques qui relient pensée et langage, connaissance et affect, motivation personnelle et vision du monde. Ceci nous conduit vers une perspective structurale et interactive ainsi qu’une approche idiographique, contrairement à l’approche traditionnelle en psychologie, nomothétique et basée sur l’étude des covariations entre quelques variables mesurées sur un agrégat d’individus. La perspective ego-écologique a été développée pour répondre aux problèmes théoriques rencontrés dans l’étude de l’interaction entre le soi et son environnement socioculturel.
Le point de départ de la recherche était de déterminer les médiations psychologiques qui mènent, à partir d’une identité sociale objective (nationalité, appartenance ethnique, genre, position politique…) à un système individuel de croyances et de sentiments sur soi, les autres et le monde social. Lorsqu’ils sont objectivés et inscrits dans la culture comme connaissances, idéologies ou œuvres d’art, ces croyances et sentiments contribuent à la construction d’une identité collective et font partie de l’environnement socioculturel. Une identité collective peut être définie, ainsi, comme un produit culturel qui incorpore tout ce qui a été enregistré comme histoire, institutions, fictions, œuvres d’art et connaissances. On peut considérer que l’environnement socioculturel dont les identités collectives forment, en effet, une partie essentielle, est une construction qui s’élabore au cours des siècles dans des cycles interactifs formatés par des processus psychologiques qui peuvent être considérés comme des paramètres fixes reproduisant mais aussi parfois subvertissant l’ordre établi. L’identité personnelle est construite dans l’interaction d’une personne avec un tel environnement.
La perspective égo-écologique s’est imposée comme une approche pertinente dans l’étude spécifique des représentations sociales et des interactions entre l’identité personnelle et collective. C'est-à-dire, elle peut être utilisée pour explorer, non seulement les mécanismes psychologiques à travers lesquels certains aspects de la culture (représentant une identité collective) deviennent une partie intégrante de l’identité d’une personne mais, également, les mécanismes qui mènent à la création d’une identité collective comme connaissance et idéologie sur Soi, les Autres et la Société. Nous esquisserons plus loin une analyse de l’interaction entre les dimensions personnelles (intra-psychiques) et collectives (inter-psychiques) de l’identité masculine et féminine pour montrer la portée de la perspective égo-écologique.
Ego-Ecologie : Une approche idiographique
On peut représenter la structure élémentaire de l’identité sociale objective par le corpus essentiel des caractéristiques partagées par tous les membres d’une société, incluant la nationalité, le genre, la classe sociale, la profession, le groupe d’age, la situation familiale, l’orientation politique et l’origine ethnique et religieuse.
En symétrie et complémentaire à ce regroupement des identités du Soi, il y a le regroupement des identités de l’altérité incluant les groupes étrangers, le genre opposé, les autres ethnies et religions, etc. Ces éléments représentent, d’une part, les dimensions fondamentales qui constituent tout individu comme acteur social et, d’autre part, un univers complexe de stimuli recouvrant un large pan de la réalité sociale, incluant le Soi. On peut s’attendre à ce que ce contenu représentationnel de l’identité sociale, révèle ce que l’on pourrait appeler l’identité subjective d’un individu. En même temps, on peut l’utiliser comme point de départ d’une exploration idiographique de la structure cognitive d’une personne et découvrir les règles de recodage qui sont utilisées dans la construction de la réalité.
La perspective égo-écologique est basée sur une microanalyse de la pensée représentationnelle à travers une méthode appelée l’analyse psycho-contextuelle. Le protocole d’élucidation comprend différentes étapes, chacune utilisant une technique différente : associations libres, introspection focalisée et analyse du réseau associatif. Il reproduit de façon la plus proche possible les conditions de pensée exemplifiée dans le texte de Freud et les résultats obtenus confirment que l’encodage linguistique ou la catégorisation (données du premier degré) à travers lesquels nous évaluons l’environnement socioculturel constitue seulement un aspect de ce qui est activé dans la conscience lorsqu’une personne énonce ces catégories. Des images, des souvenirs collectifs et biographiques (données du second degré) accompagnent en tant que pensée de fond, à la périphérie de la conscience, les descriptions linguistiques. On peut considérer que ces éléments contextuels constituent la signification psychologique d’une catégorie, à la différence de sa signification sémantique donnée dans un dictionnaire ou par le sens commun. En même temps, ils dévoilent le contenu de ce qu’on a appelé l’Environnement Interne Opératoire (EIO). On constate une grande stabilité dans le temps des associations entre une catégorie descriptive de son groupe d’appartenance et les images et mémorisations évoquées. Elles semblent fonctionner dans la conscience comme unités dynamique de la pensée, un mélange de mots, d’images et de pensées.
L’analyse psycho-contextuelle utilise comme point de départ les représentations du monde social, puis permet de générer ensuite les images et souvenirs qui les accompagnent (pensée de fond). Une fois cet ensemble obtenu, chaque représentation ou Unité Représentationnelle (UR) devient ce que l’on a appelé un mot identitaire dynamique, On a défini la combinaison des mots et de la pensée de fond qui les accompagnent comme le faisceau conceptuel–é/motionnel. Les caractéristiques idéationnelles et du vécu qui sont obtenues amènent aux dimensions centrales de la motivation d’une personne et fournissent une information sur l’interaction entre son identité collective et personnelle.
On doit souligner que si les éléments du faisceau conceptuel-é/motionnel habitent à la périphérie de la conscience claire dans une situation naturelle, ceci ne dépend pas de leur nature intrinsèque mais d’une absence de stimulation. Dans une situation différente de stimulation, ces données en arrière fond peuvent devenir des réponses manifestes. Ceci peut arriver, par exemple, lorsque l’on demande à une personne de parler du type d’environnement qu’elle aime, de certains événements importants dans sa vie, de ses préférences idéologiques, etc. L’analyse psycho-contextuelle rend visible le lien entre l’identité personnelle et collective en déployant in vivo la double interaction entre les représentations sociales et les motivations personnelles
L’analyse psycho contextuelle a montré que toutes représentations sociales activent un contenu de pensées beaucoup plus large que ce qui est exprimé dans les mots. Comme analogie, nous pouvons penser à une prise d’images, dans laquelle une partie du champ est clairement dans le focus, tandis que le reste de l’espace apparaît flou. Mais en même temps, le contenu de ce focus fournit une expérience perceptuelle de profondeur. C’est probable, que ce qui est réactivé comme pensée de fond sont les connections originales entre l’environnement externe et l’environnement interne. L’analyse psycho-contextuelle nous permet de montrer la double interaction entre les représentations sociales et les motivations personnelles, qui, dans la vie quotidienne, sont expérimentées comme deux domaines séparés. Même plus, elle nous permet d’obtenir la visualisation des données, qui sont expérimentées dans la vie réelle comme des segments du monde interne et sont activées dans des situations particulières.
Chaque UR peut être considéré comme une généralisation (stéréotype) des caractéristiques du groupe d’appartenance, mais elle constitue aussi un noyau au centre d’un réseau d’informations, à l’intersection des données collectives et personnelles. Chaque UR fournit une description subjective plausible d’un groupe d’identité qui reflète les projets et les aspirations du Soi.
La double articulation, personnelle et sociale, du protocole d’analyse nous conduit à un modèle idiographique de l’identité personnelle, construit comme un Environnement Interne Opératoire. Ce qui signifie que l’on peut voir l’identité d’une personne comme indissociable de son Umwelt ou environnement interne. Cet environnement interne est constitué par la sélection et la reconstruction des caractéristiques de l’environnement socioculturel qui expriment les projets de vie et la motivation d’une personne ainsi que ses sentiments d’appartenance sociale et d’aliénation.
Certaines caractéristiques sont stables et d’autres changent, évoluant avec la vie d’une personne. Ce modèle d’Environnement Interne Opératoire comme mémoire e/motionnelle représentant le résultat sédimenté de l’interaction d’une personne avec son environnement, est apparu lors de l’exploration de la pensée de fond accompagnant toutes les représentations qu’une personne produit sur soi, les autres et la société.
Ce qui est mémorisé comme Environnement Intérieur Opératoire apparaît comme le fondement sur lequel le système motivationnel d’une personne (tels que ses objectifs, désirs et valeurs) coïncide avec certains aspects de l’histoire du groupe et représente ainsi une synthèse des expériences idiosyncrasiques et des expériences collectives. Un aspect typique de la pensée de fond est qu’elle est produite en association avec une représentation sociale spontanément donnée par un répondant. Si nous demandons à un répondant de produire un réseau associatif à partir d’une représentation ou d’une catégorie qu’il n’a pas produite, il expérimentera un vide psychique total, parce que cette catégorie dans la vie quotidienne n’a pas de réalité pour elle ou lui. En revanche, quand c’est la personne elle-même qui produit un mot ou une catégorie, la pensée de fond qui accompagne cette production donne un sens de réalité ou de vérité aux représentations qu’elle se fait du monde et d’elle En effet, le contenu de la pensée de fond est amené à la conscience claire pour fournir des arguments et des preuves claires comme évidence d’une vérité ou réalité vécue. En revanche, les autres connaissances que peut avoir une personne sur le monde mais externes à la pensée de fond, peuvent être reconnues comme possédant une certaine vérité mais ne sont pas opérationnelles pour donner un sentiment de réalité ou fournir ce qu’on appelle une vision du monde.
La différence entre les représentations du monde social enracinées dans la pensée de fond et celles qui ne le sont pas, nous amène à distinguer entre l’environnement interne opératoire (EIO) d’une personne et son environnement interne non opératoire. Ce dernier fait partie des connaissances qu’une personne peut avoir sur le monde mais ne fait pas partie de son système motivationnel, c'est-à-dire chargées affectivement. Par contre, l’Environnement Interne Opératoire apparaît comme le fondement dans lequel le système motivationnel d’une personne (par exemple, ses buts, désirs et valeurs) rencontre certaines caractéristiques de l'histoire d'un groupe, représentant ainsi une synthèse d'expériences particulières et collectives.
Le rôle de la pensée de fond dans la construction d’une identité : égomorphisme, sociomorphisme et recodage dans les représentations d’un groupe d’appartenance
Comme mentionné ailleurs (Zavalloni 1975, 1980; Zavalloni et Louis-Guérin 1979, 1983), l'analyse des protocoles révèle que les réponses ou les catégories décrivant des groupes d'identité (par exemple, "Nous les français nous sommes ...", "Nous les femmes nous sommes ..."), mettent à jour un groupe d'images et de souvenirs dont le contenu décrit non pas le groupe comme tel, mais les projets de la personne, ses intérêts et sa motivation. Pour décrire ce résultat, nous avons forgé le concept d’égomorphisme des représentations du groupe, qui est relié à un autre résultat à savoir l'existence d'un mécanisme de recodage, par lequel les groupes stimuli sont retraduits dans des sous-groupes particuliers qui sont importants dans l'espace de vie de la personne interrogée. Si l’on pousse l’investigation, on voit que ces sous-groupes renvoient à des individus particuliers (prototypes identitaires). L'égomorphisme des représentations d’un groupe, le recodage du groupe et la sélection des prototypes identitaires constituent des mécanismes spécifiques au système identitaire dont les personnes interrogées ne sont pas conscientes avant d’être exposées aux résultats de leur analyse égologique.
L’égomorphisme des représentations du groupe qui est bien représenté dans le texte de Freud : « ..parce que j’étais un Juif.., en tant que Juif.. », n’est possible que parce que le Soi est sociomorphique, c'est-à-dire, se construit à partir d’éléments de l’environnement socioculturel. Le processus à travers lequel un contenu particulier est mémorisé dans la mémoire à long terme comme une dimension de l’identité peut être reconstruit de la façon suivante : la personne durant les différents stades du développement - l’enfance, l’adolescence et le début de l’age adulte - centre son intérêt sur certains aspects de l’environnement socioculturel qui deviennent un projet de vie et, comme tels, possèdent une qualité émotionnelle (motivationnelle) forte.
C’est cette dimension affective qui rend compte de la saillance psychologique de certains éléments de l’environnement, notamment de la vie et des actes des modèles ou des héros culturels qui deviennent au sens réel des prototypes identitaires.
Chaque fois que la personne au cours de son développement pense à elle-même, à travers des projets qui lui sont importants et motivants, ces éléments de l’environnement mémorisés sont activés dans le cerveau comme des représentations mentales. Les caractéristiques réelles ou imaginaires des prototypes identitaires sont à la base du contenu psychologique qui va être choisi, retenu, reconstruit, idéalisé comme représentation du groupe et en même temps éprouvé par la personne comme un composant actuel ou potentiel du Soi.
Le rôle des prototypes identitaires dans la construction des identités personnelles et collectives est, de façon éclatante, illustré par Sartre dans une conversation enregistrée avec Simone de Beauvoir lorsqu’il dit à propos de sa jeunesse : "les vies de Victor Hugo, Zola, Chateaubriand étaient très importantes pour moi"., "leurs vies ont constitué une synthèse qui va produire une vie qui devait être la mienne. J'ai conduit ma vie selon ces modèles." (Beauvoir 1981, p. 209.).
L'expérience psychologique des prototypes identitaires peut être décrite dans son commencement, par exemple, dans l'adolescence, comme l'activation des caractéristiques du soi ou des images qui agissent continuellement en réciprocité avec celles des héros culturels. Dans l'adolescence, ces prototypes sont garants des projets du soi, mais simultanément ces mêmes prototypes sont activés quand le centre d'attention porte sur des groupes d'identité. C'est-à-dire, les images des héros culturels sont activées en même temps en relation avec les projets personnels et les descriptions du groupe (les écrivains dans la citation de Sartre).
Les prototypes identitaires jouent donc un rôle de médiation dans la construction simultanée des représentations de l’identité tant collective que personnelle.
On peut dire que, au niveau neural, Alter comme partie de l'environnement socioculturel, est en quelque sorte indissociable du Soi et contribue à la construction de l'identité personnelle à
travers ce qui pourrait, provisoirement, être appelé une identité quasi-hallucinatoire. Le souvenir de la source externe des projets et des caractéristiques en relation avec une identité
quasi-hallucinatoire est conservée comme pensée de fond et investie d’une résonance affective qui se produit à chaque fois que ce contenu est sollicité tout au long de la vie.
L’analyse psycho-contextuelle révèle aussi une interaction réciproque entre l'identité personnelle et collective qui est le résultat d'une propriété général de la conscience, à savoir la réversibilité de la pensée manifeste et de la pensée de fond.
Lorsque l'attention d'une personne est centrée sur la signification d'un groupe identitaire, par exemple tel que « nous les hommes », « nous les français » ou « nous les femmes », certaines caractéristiques du groupe vont apparaître reflétant ses intérêts de vie et seront ressentis à la périphérie de la conscience (la pensée de fond) comme possédant une connotation affective forte que j'appellerais la résonance identitaire. Si, à l'inverse, l'attention d'une personne se centre sur le Soi et ses projets, l'histoire du groupe et les prototypes identitaires seront activés en pensée de fond comme données chargées d’une résonance affective.
La résonance et le sentiment d’identité
La réversibilité de la pensée manifeste et de la pensée de fond se traduit dans le domaine de l'identité comme une réversibilité entre le Je et le Nous et entre le Soi et les Autres. Autrement
dit, chaque information emmagasinée dans la mémoire à long terme concernant les réalisations culturelles et les performances d'un groupe identitaire et correspondant à un projet de vie d'une
personne, est activée inconsciemment lorsque l'attention est centrée sur le soi et ses projets. De nouveau l'entrevue de Sartre (
Ces déclarations ont été produites dans une situation d'entrevue dans laquelle on demandait à Sartre de se centrer sur le Soi. Cela représente un renversement de l’analyse psycho-contextuelle qui commence en demandant à la personne interrogée de se concentrer sur des groupes d'identité. On peut voir en action la réversibilité Soi-Groupe dans l'apparition spontanée des hommes comme identité collective (recodé comme ayant du génie) et des prototypes identitaires (Balzac, Bossuet) en association avec le Soi. Cette association se fait sur la base du principe de réversibilité entre le Je et le Nous, basée sur le co-activation de la pensée manifeste et de la pensée de fond. Ainsi de cette façon, le Soi hérite au niveau psychologique de l'identité des membres remarquables de son groupe.
D'autre part, à cause de la réversibilité entre la pensée manifeste et la pensée de fond, la résonance identitaire qui accompagne l'activation mentale des buts et des projets d'une personne, sera transférée au groupe quand l'attention de la personne s'y concentre. Ce mécanisme peut expliquer l'expérience de l’attraction "irrésistible" qu’un groupe d’appartenance peut exercer et "les nombreuses forces émotionnelles obscures d’autant plus puissantes qu’elles ne peuvent être exprimés dans des mots", notées par Freud. La co-activation de la pensée manifeste et de la pensée de fond constitue la base de l'individuation tout en rendant compte des caractéristiques sociomorphiques du Soi ("parce que j'étais un Juif ..., comme un Juif j'étais ...") et de l'égomorphisme des représentations du groupe.
Puisque une personne sélectionne et emmagasine dans la mémoire à long terme uniquement les caractéristiques des groupes d’appartenance qui coïncident avec ses idéaux, lorsqu’elle pense à l’un ou l’autre de ces groupes, la résonance identitaire propre à un tel va s’activer. En conséquence, la construction égomorphique de l’identité collective est symétrique à la construction sociomorphique du Soi.
La réversibilité psychologique du Je et du Nous peut nous aider à expliquer une autre facette de l'identité sociale, les liens émotionnels qui lient les membres d'un même groupe dans la vie sociale.
La résonance identitaire est une émotion élémentaire qui prend la forme de sentiments différenciés selon les référents activés. Elle sera éprouvée comme de l'intérêt, de la passion, de l'enthousiasme pour la tâche de son choix, l’amour de son pays, la fierté nationale, ethnique ou masculine, etc. Elle peut aussi évoquer le sentiment d'un destin commun, la complicité ou la solidarité.
Pour récapituler cette
transaction continuelle entre une personne et son environnement socioculturel, on peut dire que le contenu subconscient du Je privé, agit comme un filtre sélecteur des caractéristiques du Nous
collectif et la mémoire collective nourrit le Je privé constituant la base de ce qui est vaguement appelée "le sentiment d'identité". La réversibilité du Je et du Nous, qui est possible grâce à
la réversibilité entre la pensée de fond et la pensée manifeste, constitue le mécanisme de base qui mène de l'identité collective à l'identité personnelle et sous-tend ce qu’on a désigné de façon
imprécise l'identification. La pensée de fond et la pensée manifeste constituent des
modalités de la conscience à travers lesquelles l’environnement interne opératoire, comme contenu psychologique se forme, autant par différenciation et contraste que par ressemblance.
L'opposition binaire entre le Soi et le Non-Soi, le positif et le négatif, sont à la base de la construction identitaire tant collective que personnelle. L'analyse des protocoles a montré que
n'importe quelle caractéristique positive attribuée à un groupe d'identité ou au Soi, par exemple l'intelligence ou large d'esprit, active simultanément son contraire négatif dans la pensée de fond. Cela signifie que quoi que ce soit de perçu comme négatif dans le monde
est indissociable de ce qu'on considère comme important et ayant de la valeur. Le mécanisme qui entre en jeu ici est activé comme une pensée automatique, involontaire,
le résultat d'une configuration élémentaire, neurale qui provoque une prédisposition à évaluer les autres (non membres des groupes auxquels on appartient) dans un certain registre négatif
pré-établi par le contenu positif égomorphique des représentations de Soi et des groupes auxquels on s’identifie. Ainsi, dans l'exemple cité ci-dessus, l'opposé de l’intelligence serait la
stupidité ou quelque chose de semblable et cette catégorie serait plus saillante que tout autre catégorie pour décrire certains groupes d’altérité qui ne font pas partie du pôle positif de
l’environnement interne opératoire de la personne interrogée.
Opposition, extériorité et relationalité comme dimensions des représentations de l’altérité
Ces représentations négatives précodées sont, pour ainsi dire, à la recherche de référents qui peuvent devenir des prototypes différentiels. Il existe, donc là, une prédisposition psychologique pour les préjugés envers certains groupes d’altérité (ou groupe de non-identité). De plus, même quand un groupe particulier de non-identité n'est pas perçu à travers l'activation des catégories d'opposition et de différenciation, il est représenté d'une façon structurellement différente d'un groupe d'identité. Car les groupes d'identité sont inscrits dans le psychisme à travers un recodage qui peut exprimer les idéaux du Soi (un emprunt aux prototypes idéaux) et possède une forte résonance affective. Au contraire, les groupes de non-identité sont recodé à travers des catégories qui décrivent des individus ordinaires directement ou indirectement connus par la personne interrogée, avec leurs faiblesses humaines.
Il y a également une autre différence importante dans les représentations de l'identité et des groupes de non-identité: les premiers sont perçus à travers des catégories de l’Etre et les seconds en termes relationnels.
Les représentations des groupes d'identité reflètent des projets et des intérêts du Soi essentiels et, à cause de cette communauté avec le Soi, possèdent une forte résonance affective. De plus, leur association avec la pensée de fond fournit une dimension de profondeur, en fait, une troisième dimension de conscience de Soi. Au contraire, les groupes de non-identité mettent en évidence des représentations qui sont relationnelles au Soi. C'est-à-dire, ils sont perçus comme source de satisfaction ou de frustration pour le Soi, mais ne peuvent pas être conçues dans le psychisme par des catégories qui exprimeraient l'expérience d'Etre. Les catégories d'être sont épuisées dans la conscience comme le contenu du Soi et du même (les groupes d'identité). La capacité à prendre la place de l'autre est limitée à l’Alter identitaire, en tant qu’il partage certaines identités collectives (ethniques, sexuelles, professionnelles, etc.). Les groupes de non-identité n'évoquent pas de représentations égomorphiques et n’activent pas une pensée de fond qui renvoie à l’intériorité ; penser à l’Être de ces groupes produit un blanc, un sentiment de vide. Même si certains groupes de non-identité peuvent ne pas constituer des prototypes de différentiation ou un pôle négatif d’opposition binaire, ils n'activent pas dans la conscience des caractéristiques familières et valorisées, enracinées dans la biographie d'une personne qui sont nourris par le Soi et qui nourrissent le Soi. Les groupes de non-identité comme objets de représentations sont déshumanisés par la simple activation d'un contenu psychologique qui est l’expression de pensées et de souvenirs involontaires, mais frappe la conscience comme étant un reflet de la réalité. Il est important de se rappeler que les trois mécanismes identitaires : égomorphisme, recodage et opposition binaire, fonctionnent simultanément dans une représentation synthétique d’un groupe dont la saillance ou la facilitation à apparaître sont indissociables de sa résonance affective et motivationnelle. De plus, bien qu'ils puissent être reconnus comme des mécanismes distincts, en fait, ils fonctionnent de façon synthétique.
L'action simultanée des mécanismes identitaires, des prototypes d'identité et de leur résonance affective, constitue un fait fondamental dans la représentation des groupes d’identité et de non-identité.
La culture comme amplification, résonance et pouvoir
Les représentations des groupes sociaux peuvent refléter des pensées personnelles ou être produites comme écrits et deviennent dans ce cas une partie de la culture comme œuvres d’art, idéologies ou connaissances et constituent des identités collectives. Quand des prédispositions psychologiques sont extériorisées comme objets culturels, un point de vue subjectif est transformé comme produits objectifs et culturels. Par rapport aux identités collectives, les résultats des mécanismes identitaires apparaîtront alors comme émanant du monde externe et comme faisant partie de l'environnement, un reflet de la réalité.
Le rapport entre une personne et son environnement socioculturel est une activité continue, tout au long de la vie guidée par la recherche d'éléments compatibles. Dans ce sens, le discours culturel amplifie la prédisposition psychologique à vivre le monde social sous l'angle du même. La psychologie comme science n'était pas équipée pour étudier ces processus interactifs à long terme. L’analyse psycho-contextuelle constitue un commencement dans cette direction, en montrant de façon concrète comment une personne construit son identité et sa vision du monde à partir des représentations sociales médiatisées par des prototypes identitaires qui deviennent acteurs culturels. L’environnement socioculturel produit tout au long de la vie un effet d’amplification et de résonance pour les composantes de l’environnement interne opératoire. Chacun (e) va sélectionner et faire vivre, les informations, connaissances et représentations qui sont compatibles avec son environnement interne opératoire comme si elles étaient les seules choses dans la vie qui sont intéressantes, valables et réelles. En contraste, le reste est perçu comme ennuyeux, d'aucun intérêt et faux.
Les producteurs de culture, comme les artistes, les philosophes ou les scientifiques, extériorisent leur environnement interne opératoire grâce à une forte motivation qui les fait interpeller le monde. Cela nous mène à la notion d'un isomorphisme entre les identités individuelles et collectives, basé sur la similitude structurelle entre l’environnement interne opératoire des producteurs et des consommateurs de culture et la description de la nature humaine inscrite dans les œuvres d'art, la connaissance ou l'idéologie. Le rôle de la pensée de fond et des mécanismes identitaires se déploie non seulement dans les analyses des protocoles individuels. Mais on peut les retracer et les reconnaître dans divers produits culturels ou il est question d’identité et de représentations sociales. Les représentations culturelles sont crées par des individus qui reflètent dans leurs œuvres les contraintes des mécanismes identitaires. Une fois détectés ces mécanismes nous permettent de comprendre le contexte cognitif et affectif à la base du discours idéologique ou culturel sur l'identité collective, par exemple, le nationalisme ou les préjugés ethniques, religieux ou sexistes, etc.
Beauvoir 1981) offre une bonne illustration : Je me considérai comme un génie. C'est une idée qui m'est venue très jeune ; elle naissait de l'idée de mes grands frères les écrivains, alors que j'étais moi-même écrivain. Je pensais qu'un Balzac, un Bossuet devait être égalé par moi, et par conséquent je serais ce qu'on appelle un génie.( p.313) Je pense que, en fait chacun a en soi, dans son corps, dans sa personne, dans sa conscience, de quoi être sinon un génie en tous cas un homme réel, un homme avec des qualités d'homme. (p.316). Chaque fois que j’ai ressenti une attirance pour l’enthousiasme national, je me suis efforcé de la refouler comme néfaste et pernicieuse, alarmé par les exemples d’avertissements des peuples parmi lesquels nous vivons, nous autres Juifs. Mais il restait quantité d’autres choses qui rendaient irrésistibles l’attraction qu’exerçaient sur Soi les Juifs et le judaïsme – de nombreuses forces émotives obscures d’autant plus puissantes qu’elles ne pouvaient s’exprimer dans des mots tout autant que dans une conscience claire d’une identité intérieure, abritée dans l’intimité d’une construction mentale commune. Et au-delà, il y avait la perception que c’était à ma seule nature juive que je devais deux caractéristiques qui me furent indispensable dans le cours difficile de ma vie. Parce que j’étais Juif, je me suis trouvé libre de nombreux préjugés qui ont limité d’autres dans leurs pratiques intellectuelles; et, en tant que Juif, j’étais disposé à joindre l’opposition et à faire des choses sans l’accord de la « majorité compacte ». (Freud 1959, p. 273. Traduction libre).
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