Une nouvelle approche naturaliste pour étudier l'identité et les représentations du monde
Ce document fait partie du livre Ego-écologie et identité, une approche naturaliste, publié par Marisa Zavalloni au PUF dans la collection "Psychologie Sociale" en
2007
Introduction
Les processus identitaires sont au cœur de la subjectivité humaine et constituent la partie d’un ensemble psychique et organique dont la fonction est d’interagir avec l’environnement. Le système
identitaire, à la fois produit et instrument de cette activité transactionnelle, peut être vu comme un espace de mémoire qui s’amplifie progressivement dans cette transaction avec le monde
externe tout en agissant sur celui-ci. Le phénomène identitaire suscite fascination et inquiétude dans le monde où l'on observe ses effets exaltants ou dévastateurs mais sans une compréhension
véritable des mécanismes qui les produisent. Si l'on déplace le regard de la collectivité à l’individu dans sa singularité, un mystère tout aussi troublant apparaît. Comment comprendre cette
passion qui accompagne notre faire et notre dire lorsqu'on touche aux appartenances nationales, sexuelles, ethniques ou religieuses ? Comment comprendre le sentiment de réalité qui investit
certaines de nos croyances ?
Le but de cet ouvrage est de montrer comment derrière des discours diversifiés, nous pouvons déceler des principes créateurs et régulateurs et découvrir, en partie, le code psychologique de notre
“être” au monde. Ce code psychologique émerge empiriquement autour des représentations du social à travers une méthode dialogique, l’analyse psycho-contextuelle, qui opère à l'aide d’un protocole
d’entretiens, tout en étant adaptable à l’analyse de documents textuels. Cette posture dialogique accompagne l’investigateur et son sujet dans une trajectoire qui nous conduit des représentations
du monde social à leur contexte expérientiel, à leur vivre dans l’esprit comme outils transactionnels, jusqu’aux conditions de leur production. Elle
nous conduit à la dynamique subconsciente qui anime nos désirs, nos croyances et nos actions en interaction constante avec le monde qui nous entoure. Cet ouvrage est une invitation pour faire de
la psychologie d’une manière différente. La psychologie traditionnelle nous a habitués à des conventions méthodologiques telles que les“ indicateurs ” et les “ variables ” de
type réactif, inventées pour produire des construits hypothétiques représentant des généralités plus ou moins fictives. En contraste, en adoptant une épistémologie naturaliste[1],
l’analyse psycho-contextuelle choisit comme objet d’étude les représentations sociales pour montrer la nature transactionnelle des processus identitaires en déployant leur contexte psychologique.
Nous pouvons, ainsi, les suivre dans leur trajectoire qui touche une multiplicité de cibles d’ordre psychologique et sociale pour aboutir à un modèle du système identitaire comme entité
transactionnelle située dans un horizon socio-historique. Il s’agit d’extraire les dimensions psychologiques, extralinguistiques et structurales, qui sont à l’œuvre dans un récit complexe qui va
de l’histoire de vie à l’expression de désirs, de projets et de sentiments. Une psychologie naturaliste verra ainsi le jour, qui pourra montrer comment un système avec ses structures et ses
processus généraux cohabite étroitement avec l’unique, l’individuel, l’incommensurable, dans toute sa profondeur. Nous pouvons, alors, reconnecter ce que la psychologie conventionnelle a séparé
par des choix analytiques arbitraires. On pourra observer comment la mémoire, l’affect, la cognition, les croyances, les projets, l’action, le Soi, les attitudes, l’engagement, opèrent en
simultanéité comme des complexes identitaires vivant à l’arrière plan des représentations du monde social. Il devient alors possible de saisir
comment en psychologie, l’unique et le général se conjuguent et voir comment une multiplicité de facteurs s’active simultanément pour se déployer ensuite dans un récit tout à fait unique par son
contenu. Mais cette unicité ouvre aussi des voies interprétatives qui touchent à l’ordre social, historique et culturel qui en constituent le contexte.
L’analyse psycho-contextuelle permet, ainsi, de voir comment une seule représentation du monde sociale peut se révéler, dans certaines conditions, comme une unité multifonctionnelle et dynamique
qui nous ouvre des passages entre le système identitaire, l’espace socio-culturel et le fonctionnement mental. Le regard du chercheur peut, alors, s’engager dans des voies multiples pour donner
naissance à une psychologie du lien vivant remplaçant la psychologie des variables artificielles et des visées étroites. On réalise alors que la
réponse à des questions psychologiques portant sur le pourquoi d’une certaine représentation ou d’une certaine croyance se trouve dans le déploiement de son horizon psychologique de pertinence combiné à sa généalogie se situant dans un horizon socio-historique.
L’expérience de vie du système identitaire se joue dans une oscillation continue entre le social et le personnel. En choisissant comme unités de recherche les représentations du social et en les
soumettant à l’analyse psycho-contextuelle, émergent des unités multi- fonctionnelles et dynamiques qui nous permettent d’interroger non seulement le
système identitaire et l’espace socio-culturel mais aussi nous rapprochent du corps biologique, physiologique et neural. En remplaçant la“ mise en variables ” et les construits
hypothétiques, qui restent les outils ordinaires de la psychologie, par des mots concrets, des discours véritables, on peut renouer le dialogue avec
le dernier Vigotsky qui reprochait à celle-ci d’étudier la pensée comme étant « séparée de la plénitude de la vie réelle, des motifs vivants, des intérêts et des
attractions du penseur humain», et, écrit-il plus loin « La séparation du coté intellectuel de notre conscience de son coté affectif et volitif est un des défauts fondamentaux de toute
la psychologie traditionnelle »[2].
Ce défi reste encore vif aujourd’hui et il implique la découverte de principes élémentaires de la vie mentale qui puissent refléter sa“ relative ”
complexité.
Comme premier pas dans cette direction, nous introduirons le circuit affectif-représentationnel, ou complexe identitaire, qui est l’unité dynamique
d’un système de mémoire spécifique au système identitaire appelé la mémoire é-motionelle. Ce système constitue un outil transactionnel opérant via un
mécanisme de résonance agissant simultanément sur le monde interne et le monde externe. La présentation des caractéristiques opératoires de la mémoire é-motionelle est la contribution essentielle
de cet ouvrage. Nous avons là un modèle psychologique qui est plus apte à ébranler les pratiques de la psychologie traditionnelle que les
alternatives offertes par ses critiques devenus de plus en plus nombreux. Ceux-ci ont préféré abandonner complètement le champ psychologique et se tourner soit vers l’herméneutique ou le tout est
langage, soit le post-modernisme. Mais l’herméneutique et les autres sciences interprétatives ne sont pas pour autant équipées pour poser les questions psychologiques. Cela a permis aux
traditionalistes de la psychologie de se défendre fortement en clamant sa scientificité : certes, pensent-ils, elle est réductionniste, basée sur des construits hypothétiques fictifs, mais
la science est ainsi faite disent-ils à tort. En effet, seulement une psychologie naturaliste et réaliste pourra dialoguer avec la science neurobiologique, aujourd’hui à l’avant-garde des études
cognitives même dans leur dimension sociale, puisque l’on peut observer à l’aide des nouvelles technologies comment des croyances et des sentiments activent différentes zones
neuronales. En proposant la perspective ego-écologique nous espérons contribuer à développer une psychologie de la conscience et du vivant et montrer
qu’il est possible de construire une psychologie naturaliste et scientifique qui rencontre les exigences de la preuve et de la validité. Tout
d’abord, il s’agit de renverser la position de départ : ce qui était à la périphérie ou même hors champ selon la tradition, à savoir les mots
réels concrets vont devenir le centre de l’analyse. Ensuite, la tâche du chercheur change : il n’est plus appelé à interpréter des résultats statistiques, à leur insuffler le sens qu’il est
capable d’élaborer mais va chercher à déployer le contexte sous-jacent de ces mots concrets pour en comprendre le sens subjectif, la genèse et le fonctionnement psychologique. Cela nous permet de
passer des données du premier degré, sur lesquelles repose toute la psychologie traditionnelle (mais aussi les alternatives considérant que tout est langage ou dialogue) aux données du second
degré qui fondent l’approche ego-écologique. Ces données représentent la pensée de fond comme lieu où la pensée et le langage s’entrecroisent dans l’expérience vécue du monde social.
L’analyse psycho-contextuelle, en partant des représentations que chacun de nous se fait des groupes sociaux, permet de déployer les divers contextes qui les activent et leur donnent leur charge
affective. Ainsi, à partir d’un seul mot, d’une seule unité représentationnelle produite pour décrire des groupes sociaux nous pénétrons dans le domaine de la mémoire personnelle et collective
mais aussi dans celui des projets, des préférences, de l’histoire de vie, des valeurs et d’une volonté d’interpellation du monde. Une narrative complexe, multidimensionnelle et affectivement
chargée se déploie à partir de ce mot et apparaît comme une unité dynamique oscillant continuellement entre différents domaines du social et du personnel. Chaque unité représentationnelle peut
alors révéler, une fois contextualisée, un complexe identitaire. Cela permet de dépasser le statut sémantique de la représentation pour accéder à un circuit affectif-représentationnel dont les
éléments s’activent de manière automatique et inconsciente comme pensée de fond à l’arrière-plan de la conscience. L’analyse psycho-contextuelle permet donc, d’observer à l’œuvre et d’une manière
naturaliste les dimensions extra-linguistiques d’ordre psychologique qui accompagnent le langage dans les processus identitaires. Les processus vivants de la pensée que la tradition nomothétique
de la psychologie traditionnelle avait occultés en étudiant l’individu comme une simple intersection dans une population statistiquement définie deviennent visibles. Le renversement dans le choix
des unités d’analyse propre à l’égo-écologie, rend visible la convergence et la simultanéité d’une multiplicité de dimensions psychologiques autour d’un seul énoncé linguistique. Il en résulte
une conséquence importante. Ce que la psychologie traditionnelle cataloguait comme étant des domaines distincts : les attitudes, la motivation, le Soi, les valeurs et ainsi de suite,
apparaissent comme des moments de la vie d’un mot identitaire. Nous pouvons observer in vivo comment dans chaque groupe ou collectivité des mots-forces qui se prolongent dans des productions
culturelles vont être réappropriés et réinterprétés par la personne en fonction d’une histoire et d’un projet. En partant de protocoles individuels
d’analyse, nous pouvons aussi voir les distorsions et les transferts de sens que subissent certains mots lorsqu’ils passent dans la sphère publique, circulent et se transforment selon les
vicissitudes de l’histoire et de l’usage. Ce qui émerge alors, dans l’agencement de ces mots et de leurs contextes représentationnels, c’est bel et bien un système vivant en tension agoniste avec
le monde. Comme toute cellule vivante, les mots identitaires et leurs réseaux ne sont pas statiques : les souvenirs du passé deviennent des éléments fonctionnels du présent et expriment une
relation vivante, parfois même pugnace vis-à-vis de l’environnement culturel, énergisant une présence dialogique dans le monde. Si les circuits
affectifs-représentationnels, se déployant autour des représentations sociales comme complexes identitaires, ont émergé à partir de l’analyse psycho-contextuelle, il fallait encore montrer
qu’ils existent indépendamment de toute intervention du chercheur(e) avec les sujets étudiés. Autrement, dit il fallait prouver qu’ils n’étaient pas des artefacts d’une méthode particulière. La
preuve ultime, nous ne pouvions la trouver que si, dans des textes produits indépendamment et à des périodes différentes par un même auteur, les mêmes mots réapparaissaient dans tous les
contextes antérieurement identifiés comme faisant partie du circuit - affectif représentationnel. C’est l’objectif poursuivi dans la deuxième partie de ce livre où nous présenterons l’analyse de
certains mots qui apparaissent dans les écrits de Nietzsche, Sartre, de quelques romantiques allemands et dans les épîtres pauliniennes. Cette analyse va nous permettre de confirmer, par une
analyse textuelle, l’existence de circuits affectifs représentationnels dans la vie mentale de ces auteurs.
Dans l’analyse textuelle, l’étude des processus identitaires se déplace sur un objet culturel. Il nous conduit, ainsi, de l’œuvre à l’auteur. Le cycle personne-culture-personne se referme en nous révélant, dans toute son ampleur, la dynamique interactive qui se joue entre l’identité personnelle et l’environnement socio-culturel se traduisant par des effets de résonance. On pourrait dire que c’est l’objet étudié : l’identité comme synonyme de la subjectivité humaine qui a imposé et donné forme à une psychologie du lien vivant entre le corps et langage et entre les différentes dimensions de l’existence pensantes, affectives et actionnelles. A travers une méthodologie qui nous permet d’observer l’activité extralinguistique des mots en explorant ce qui vit à leur périphérie, nous pouvons ainsi accéder au fonctionnement de l’inconscient cognitif, le moteur caché de la conscience et de la subjectivité.
[1]Une tradition que l’on peut faire remonter aux études de William James sur les états de conscience et qui est reprise aujourd’hui par la science cognitive. W. James, The Principles of Psychology, Cambridge & London, Harvard University Press, 1981.
[2] L.Vigotsky, Language and thought, Cambridge, MIT Press, 1984, p.189 Ce constat l’avait amené à critiquer ses propres travaux et le temps ne lui aura pas permis de traduire sa critique dans une psychologie nouvelle.
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