Une nouvelle approche naturaliste pour étudier l'identité et les représentations du monde
Le texte est tiré de divers articles et livres de Marisa Zavalloni et de Christiane Louis-Guerin
L'individu n'est pas un récepteur passif mais bien au contraire crée activement son monde. Comme acteur social engagé dans un projet, des luttes et des conflits, il participe à la mise en
question et à la transformation de ces significations. L'analyse égo-écologique se situe au niveau de l'acteur individuel pour chercher à explorer l'ancrage psychologique des représentations. En
effet, le discours public et les éléments de sens qui sont diffusés dans la société sont réappropriés et transformés par chacun selon son vécu et ses propres objectifs et projets de vie. C'est ce
signifié particulier, comme mémoire é/motionnelle du monde et des rapports avec l'environnement que l'analyse égo-écologique étudie.
La question que l'on se pose est comment une personne, membre d'une société et d'une culture données et évoluant dans un certain milieu, élabore une image de soi et de son environnement dans laquelle sont mis en scène des objets, des êtres et des activités qui ont un sens et une valeur par rapport à une histoire et à un projet personnels. Les représentations ne sont pas seulement des idées, une traduction mentale d'une réalité extérieure perçue mais renvoient à tout un espace imaginaire et symbolique, à une création qui exprime en même temps des valeurs, une conception de soi et du monde. C'est cet espace imaginaire et symbolique qui sous-tend et accompagne en tant que pensée de fond les représentations d'une personne que l'analyse égo-écologique vise précisément à explorer et à déployer. Chacun se définit et est défini pour et par les autres par rapport à un NOUS. Mais ce NOUS, ce groupe, cette collectivité, cet environnement ou territoire auquel on appartient et avec qui on s'identifie: c'est qui, c'est quoi? quels sont les marqueurs (qualités ou propriétés) qui les définissent et permet de les reconnaître? à quels symboles et insignes d'existence, ils renvoient? où se situent les bornes qui délimitent les frontières entre le NOUS et EUX, les AUTRES?
La première partie de l'analyse égo-écologique (phase 1 et 2), a pour but de saisir le découpage qui est fait par un individu de son environnement et du monde dans lesquels il vit et
évolue. Notamment, elle permet de voir avec qui et quoi la personne s'identifie, ce qu'elle s'approprie et valorise pour elle-même, sa communauté et son environnement et milieu de vie.
Parallèlement à cet ensemble constitutif du soi individuel et collectif qui forme l'univers de vie d'une personne et son monde privé, il existe en corrélation et consubstantiellement la structure
de l'altérité. C'est à dire les autres, les choses ou les gens dont on se dissocie, que l'on perçoit comme différents, étrangers.
Au delà de l'inventaire des traits objectifs (apparence physique, langue, coutume...) ou des traits subjectifs (sentiments, expériences, projets...), la production de l'identité d'un groupe ou
d'une personne implique sa capacité à se reconnaître dans son environnement. L'environnement n'est donc pas seulement une donnée factuelle mais renvoie à tout un imaginaire et à une symbolique
fortement investies émotivement. La représentation du monde, de son environnement et de soi-même sont toujours liées. En effet, pour se représenter elle-même, une personne doit se situer
dans le monde et dans son environnement. Ainsi, chaque groupe ou individu définit et élabore une image du monde naturel et de l'univers dans lesquels il vit, en cherchant d'en faire un ensemble
cohérent et logique dans lequel les objets, les personnages, les lieux qui ont un sens et sont importants à la vie, trouvent place.
Pour reconstituer l'univers de vie subjectif d'une personne, l'égo-écologie explore simultanément les groupes auxquels s'identifie une personne, ceux dont elle se dissocie, différencie ou s'oppose et les attributs ou caractéristiques qu'elle partage ou pas avec les personnes prototypes de ces groupes. Ensuite, le modèle égo-écologique développé permet de voir comment les représentations de l'environnement s'imbriquent avec les représentations de soi, les projets et les aspirations, les stress, peurs ou menaces. Il permet de voir ce qui est valorisé dans l'environnement pour soi et le groupe avec lequel on s'identifie mais en même temps ce qui est dévalorisé et perçu comme une menace plus ou moins directe pour l'identité et les valeurs personnelles et celles de son groupe d'appartenance. On peut voir, en particulier, comment les menaces perçues se mêlent ou renforcent des conflits personnels ou d'autres victimisations d'origine externe (discrimination, exploitation, stress au travail...). On peut aussi déterminer comment les projets de vie, les motivations, les aspirations et autres dimensions existentielles du soi interagissent avec les représentations et les attitudes face au monde.
Mais ce qui fait la spécificité et l'originalité de l'approche égo-écologique, c'est de pouvoir identifier pour chaque individu et groupe quels sont les mots-clefs ou mots-valeur qu'il (elle) utilise pour donner un sens, interpréter et évaluer ce qui lui arrive et arrive aux autres. On s'aperçoit que chacun de nous utilise ainsi quelques mots importants qui reviennent sans cesse dans le discours pour parler aussi bien de soi, des autres que du monde en général. Par exemple, pour une personne le mot "altruisme" va fonctionner de cette façon. Il lui sert à se décrire (je suis altruiste) mais en même temps à évaluer et classer les autres: ceux qui sont corrects que j'aime ou apprécie (les altruistes) et les autres qui ne sont pas corrects, que je n'aime pas (qui ont des caractéristiques opposées). Le mot fonctionne également comme motivation pour déterminer des actions (aider les autres, dénoncer la discrimination ou l'oppression, bénévolat...) et certains projets de vie (engagement social ...). Enfin, il fonctionne comme valeurs (ce que l'on doit être et ce qu'il faut faire pour être correct, ce que j'aspire à être...).
Nous voyons, donc, que le mot "altruiste" ici a un rôle multifonctionnel dans l'identité de cette personne. Il sert: 1) à découper son environnement social et physique selon des ensembles ou regroupements avec lesquels elle s'identifie (ce qui fait partie de soi, de son groupe et de son univers) et inversement ceux dont elle se dissocie, se différencie ou s'oppose (ce qui est exclu, rejeté, opposé, ce qui fait partie de l'autre, l'étrange ou l'étranger); 2) à classer ce qui est positif ou négatif et ordonner selon une hiérarchie ce qui semble plus ou moins important ou essentiel pour soi, sa collectivité et son environnement. On obtient, ici, le système de valeurs de la personne. Ce système de valeurs renvoie non seulement aux qualités et réalisations passées et présentes mais également au désirable: ce que l'on souhaite, attend, recherche, favorise; les ambitions et projets personnels ou collectifs. Il renvoie aussi inversement à ce que la personne dans son environnement et pour elle-même, rejette, fuit, méprise, ce qu'elle craint et déprécie. On a ici, en même temps que le système de valeurs, les projets, buts et aspirations qui motivent les actions. Le champ de vie d'une personne se structure, ainsi, en zones plus ou moins attractives ou répulsives qui constituent des motivations ou des freins selon les opportunités ou contraintes. La méthode utilisée va permettre de déployer cet univers psychologique issu de la rencontre de l'individu et de son environnement.
On peut penser que, comme pour chaque individu, il existe pour chaque groupe ou collectivité des mots-forces ou mots-valeurs typiques qui se prolongent dans des productions culturelles (Zavalloni 1986a). L'analyse égo-égologique permet d'identifier ces mots et ensuite, voir comment ils sont réappropriés et réinterprétés par une personne en fonction d'une histoire et d'un projet. De la même façon, en partant d'une analyse individuelle, nous pouvons voir les distorsions que subissent certains mots inédits et les transferts de sens lorsqu'ils passent dans la sphère publique, circulent et se transforment en relation aux vicissitudes de l'histoire et de l'usage. Ceci est possible si l'on connait la place d'un sens dans l'état d'un système, on ne peut connaitre la nature du changement qui affecte la valeur de ce sens si l'on ne peut reconstituer le système. L'analyse égo-écologique permet, comme on l'a vu, de déployer ce système à un moment donné dans ce que nous avons appelé l'espace élémentaire de l'identité et ensuite de faire une analyse contextuelle qui permet de retracer les expériences, images et souvenirs formant la trame de fond des mots et limitant leur signification. Ces mots comme unités d'analyse permettent, ainsi, de passer facilement du niveau individuel au niveau collectif en identifiant dans un groupe ou une collectivité leur ancrage au niveau individuel et vice versa.
Nous avons ici une posture dialogique où l'environnement interne se construit à travers l'environnement externe. L'identité apparaît finalement comme le sujet, la personne, vue sous l'angle d'une vie dans un horizon socio-historique. Certaines représentations sociales qui touchent au domaine de Soi, Alter et la Société, donc de l'identité, constituent un véritable centre opérationnel où s'activent automatiquement et simultanément des dimensions psychiques que l'on considérait jusqu'alors comme des domaines séparés de la psyché. Tout ce que la psychologie traditionnelle, après l'avoir défini approximativement et isolé comme attitude, motivation, valeurs, besoins, etc., avait rendu opaque et sans vie, soudainement s'anime. Lorsque l'on capte cette énergie, cette émotion et cette force par laquelle le corps fait vivre une représentation sociale, on quitte le domaine du langage pour entrer dans un système avec des niveaux multiples à la fois sociaux et individuels. Lorsqu'une représentation du social de nature identitaire entre dans le champ de la conscience, ce que l'on appelle action, motivation, désirs, préférences, engagement, interpeller le monde, s'active à un niveau inconscient. Cette dynamique va définir aussi la prise de position des acteurs dans une situation dialogique pertinente. Chaque représentation sociale apparaît alors comme le centre opérationnel de ce que l'on peut appeler un complexe identitaire qui agit ensuite sur la création de l'environnement externe à travers des objets de culture et par la communication. Il faut bien saisir que l'enjeu de l'ego-écologie est de fonder une science cognitive appropriée à l'étude des phénomènes identitaires.
L'Investigateur Multistade de l'Identité Sociale (IMIS)
Le point de départ de l'analyse égo-écologique est de considérer toute personne comme située dans une matrice sociale dont les éléments sont les différents groupes auxquels elle appartient de fait et par affiliation en tant que membre d'une société et d'une culture donnée. Ces groupes constituent l'environnement symbolique et réel dans lequel évolue la personne et, en même temps, comme catégories sociales d'appartenance, son identité sociale objective qui la situe et la définit extérieurement dans son rapport aux autres et à la société. (Notons que certains autres groupes peuvent être introduit selon le type de recherche). (Schéma 1)
Schéma 1- La Structure élémentaire de l'identité sociale
Schéma réalisé par Michel Desmarais
La première étape de l'analyse consiste à obtenir de façon systématique, les représentations (sous forme de courtes phrases ou de mots) que se fait le répondant de ces différents groupes d'appartenance. Les représentations ainsi obtenues constituent l'identité sociale subjective.
L'identité sociale subjective ne recouvre pas l'identité objective. En effet, toute personne appartient simultanément à plusieurs groupes et en même temps, tout groupe d'appartenance est composé d'individus qui sur certains aspects se ressemblent et sur d'autres se différencient. Par exemple le groupe français est composé d'hommes et de femmes, d'origines ethnique, culturelle et sociale diverses ayant des valeurs et des orientations socio- politiques différentes etc. S'il en est ainsi, on voit qu'il peut exister de multiples configurations résultant de l'alchimie particulière entre les différentes dimensions constitutives de l'identité de soi et des autres.
Ces configurations, formant des gestalten complexes, vont être déterminantes au niveau représentationnel et vont influencer le découpage de
la réalité sociale en ensemble significatifs d'inclusion et d'exclusion selon des référents identitaires particuliers (ou prototypes): socio-culturels, historiques, psychosociaux, politiques,
matériels ou physiques, etc. Pour cerner cette coexistence du Nous et du Eux à l'intérieur d'un même groupe d'appartenance, chaque groupe doit être décrit tout d'abord en termes de:
"NOUS les ... nous sommes" et ensuite en termes de: "EUX les... ils sont". On peut, ainsi, déterminer au niveau subjectif, les sous-groupes particuliers avec lesquels la personne s'identifie
(groupes d'identification) et ceux dont elle se dissocie (groupes d'opposition ou de différenciation). Dans la majorité des cas (environ 80%) la condition "EUX" suscite spontanément un groupe
d'opposition. Dans les autres cas, il existe plusieurs configurations que nous avons décrites ailleurs: polarisation, dédoublement etc. Cependant, les groupes d'opposition émergent de toute façon
naturellement dans la contextualisation des mots. (Voir publications, Zavalloni & Louis-Guerin 1984).
Les étapes suivantes de l'analyse égo-écologique sont essentiellement une microanalyse du contexte qui organise et explicite les représentations ainsi obtenues dans la première étape.
On peut se demander quel est le statut de telles représentations comme base de l'analyse égo-écologique. En effet, comme telles, les représentations produites peuvent paraître d'une portée
cognitive faible, exprimant des stéréotypes ou des jugements superficiels. C'est ainsi que le sens commun et la psychologie traditionnelle les ont évaluées. Cependant, l'analyse contextuelle
montre leur prégnance dans le système de signification de la personne qui les a produites. Elles apparaissent comme des entités multifonctionnelles qui servent à découper le champ social en
ensembles valorisés et dévalorisés et, en même temps, expriment les caractéristiques essentielles que la personne assimile au soi et celles dont elle se dissocie (non-soi). Loin d'être des
attitudes ou jugements labiles, les représentations apparaissent, au contraire, déterminer les attitudes. C'est à partir de ces représentations que chacun(e) cherche les signes qui les valident
et que l'on se forme ensuite un jugement. Du même coup, les groupes cessent d'apparaître uniquement des objets d'attitudes positives ou négatives pour devenir des champs symboliques où se
déploient les réalisations, projets et désirs de la personne. Les mots spontanément utilisés pour décrire la réalité sociale (groupes d'identification, d'opposition ou de différentiation)
apparaissent, ainsi, des mots clefs qui constituent des portes naturelles pour entrer dans le système de signification particulier d'une personne. Ce sont des mots clefs dans la mesure où le
groupe est un construit sociologique abstrait et comme objet de connaissance ne peut être qu'une construction ou une création de la mémoire é/motionnelle. Par exemple, si l'on prend deux
descriptions de Nous les Français, la première donnée par un jeune ingénieur: "des marrants, gais, filous, individualistes, progressistes" et la seconde par une femme à la maison de
cinquante ans, classe moyenne: "n'aimons pas le changement, traditionalistes, grincheux, agressifs", on ne peut qu'être frappé par la nature idiosyncrasique de ces représentations. Pour le
lecteur, elles apparaissent des préjugés, des descriptions peu plausibles ou bizarres. Cependant, pour celui qui les a produites, elles reflètent la réalité du groupe renvoyant pour le premier
répondant à : "des gens comme moi et de mon milieu, jeunes chercheurs en informatique à l'affût de toutes les nouveautés " et pour la seconde à : "des Français moyens comme moi qui ne font pas
grand chose dans la vie et n'aiment pas être bougés". Ces exemples montrent bien la reconstruction qui est faite du groupe en un ensemble significatif que la personne peut "visualiser"
concrètement ou imaginer à partir de personnes référentes particulières (prototypes), choisies de façon élective pour typifier une certaine manière d'être, d'avoir et de faire.
La deuxième étape de l'analyse égo-écologique a pour objet d'élucider l'enracinement et le sens des représentations, obtenues dans la
première étape, en explorant systématiquement 1) les référents implicites (sous-groupes, personnes ou images prototypes) auxquels renvoient les représentations; 2) les représentations qui
s'appliquent ou pas à soi comme individu (soi/non soi et degré d'actualisation); 3) la valeur de chacune de ses représentations (positive, négative ou neutre-entre les deux) et leur signification
au niveau du groupe et au niveau individuel (pour le soi et pour autrui).
L'exploration des référents implicites des groupes permet de voir comment une personne découpe la réalité sociale et les personnes ou sous-groupes particuliers avec lesquels elle s'identifie,
dont elle se différencie ou auxquels elle s'oppose. Les référents montrent un premier mécanisme dans la création de la réalité sociale qui est le recodage du groupe permettant de passer d'un concept abstrait à des référents empiriques.
Le groupe, comme on l'a vu, est un concept abstrait et pour acquérir un signification doit être recodé ou traduit dans des images particulières qui incarnent des personnes réelles ou imaginaires.
Ces images prototypes peuvent contenir des indicateurs qui renvoient à des groupes primaires (parents, amis, collègues, etc.), à des
personnages socio-culturels ou mythiques (personnalités du monde artistique, écrivains, héros etc.) ou encore à des situations concrètes, à des images symboliques. On peut parler de prototypes
dans la mesure où le sens et la valeur du groupe sont limités et déterminés par ces images. Les prototypes ne sont pas de simples figurants passifs mais évoquent une histoire, des expériences
animées par un projet explicite et constituent des présences toujours actuelles participant à un titre quelconque et d'une façon donnée à l'histoire du groupe ou du Soi comme sujet ou objet de
l'action. Ces référents implicites qui informent et rendent compte des qualités, réalisations et projets du groupe constituent un microcosme rarement amené à la conscience claire, sinon de
façon partielle et sporadique, et qui habite constamment à la périphérie de la conscience jouant un rôle fondamental dans la vie mentale.
L'analyse égo-écologique permet de saisir ce microcosme et de voir son rôle dans les représentations. Par ailleurs, l'élucidation du sens et de la valeur des représentations permet d'une
part de déterminer l'image de soi (représentations qui s'appliquent au soi) et des autres (Non-Soi) mais également le degré d'égocentrisme dans les représentations sociales. Enfin, nous pouvons
identifier les représentations de Soi, des Autres et des divers groupes pertinents qui sont considérées par la personne comme positives ou négatives, leur degré d'importance dans le système de
valeur du répondant et le sens particulier des termes utilisés Pour-Soi et Pour-Autrui (individuel et collectif).
Un deuxième mécanisme qui a, ainsi, été mis en évidence dans la construction de la réalité, est le système de différenciation et d'opposition
binaire entre Soi/Non-Soi, le même et l'autre et le positif/ négatif ou bon/ mauvais. Ce mécanisme implique que pour tout groupe d'identification valorisé ou dévalorisé, il existe
nécessairement son symétrique opposé de différentiation et de la même façon, pour toute caractéristique positive ou négative du Soi, son opposé dans le Non-Soi. On peut voir immédiatement
la répercussion d'un tel mécanisme sur la vision du monde et les jugements.
Un troisième mécanisme mis en évidence est la réversibilité entre le Je et Nous. En effet, nous pouvons être frappé de voir la coïncidence entre
les représentations du groupe et du Soi, l'équivalence étant d'autant plus grande que l'identification au groupe est forte. De cette coïncidence, on peut tirer une inférence: le groupe et le Soi
sont solidaires. Si le Soi origine bien dans le groupe, ce dernier comme quasi-objet n'a de réalité concrète qu'à travers des sous-groupes et des individus particuliers qui ont été choisis
comme référents privilégiés. Ainsi, un groupe est recodé à travers des personnages prototypes électifs permettant au Soi de projeter en retour ses propres caractéristiques besoins et
motivations. C'est en relation à cette construction simultanée du Soi et du groupe et de l'équivalence qui existe que peut s'établir un phénomène de réversibilité entre le Je et le Nous. Nous
pouvons voir les conséquences d'une telle réversibilité sur le développement et le maintien d'une identité.
Par exemple, le Nous d'un individu masculin peut se nourrir en référents implicites célèbres (Freud, Marx, Zidane...) et par le Je s'attribuer les qualités de ces référents. A l'inverse, si l'on
prend l'exemple d'un de nos protocoles (délinquant dans une maison de réhabilitation) (voir publications, Louis-Guérin & Zavalloni 1983) qui décrit Nous les Québécois comme
"malhonnêtes" (les francophones pauvres) et s'attribue également cette caractéristique, nous voyons comment ce mécanisme sert, ici, au maintient d'une identité. En effet, la caractéristique
malhonnête attribuée au groupe francophone permet au Je à travers le Nous de justifier cette caractéristique du Soi par un destin commun (les plus pauvres au Canada), de la minimiser et de
justifier l'action qu'elle implique comme une réaction de justice pour reprendre "ce qui a été pris" (par les anglais qui se sont enrichis sur notre dos et nous oppriment). Tout se passe, ici,
comme si l'individu disparaissait derrière le groupe. Cette décentration permet de déréaliser l'acte personnel dont le poids moral et la responsabilité sont laissés aux groupes (solidaire et
adversaire). L'agir individuel est alors conséquence et réaction légitime pour réparer une victimisation sociale et le manque personnel qui y est associé. A partir de cette étape, nous pouvons
ordonner toutes les représentations dans un espace élémentaire constitué par les trois dimensions explorées: Soi/ Non-Soi, Bon/ Mauvais, important ou pas. (Schémas 2 & 3)
Schéma 2 : Espace élémentaire de l'identité selon les zones et le degré d'importance des représentations
Dans la zone I, se situe tout ce qui pour la personne, sa collectivité ou son environnement est jugécomme des caractéristiques actualisée
essentielles, vitales très positives ou très négatives.
Dans la zone III, à l'inverse se place ce qui pour le soi et sa collectivité ou dans l'environnement est jugé comme peu important, peu nuisible ou intéressant.
La zone II est une zone intermédiaire qui peut refléter des ambivalences mais aussi des projets à court terme ou encore des qualités ou réalisations que l'on a presque atteints, en cours mais pas finies ou actualisées.
Schéma 3 : Espace élémentaire selon la qualification des représentations
Dans la case A, on a l'identité positive regroupant les attributs, qualités et actions qui sont jugés comme positifs. On peut, selon le degré d'actualisation distinguer d'une part les réalisations intrinsèques et extrinsèques importantes (être, avoir et faire) du Soi, des prototypes d'identification et des groupes d'identité ainsi que les éléments positifs et valorisés dans son environnement (zone 1). D'autre part, on a les projets, désirs, aspirations de ces mêmes entités. Le type d'environnement que l'on désire ou les améliorations que l'on souhaite (zone 2).
C'est dans la case B que se situe l'identité négative et que l'on peut identifier les principales zones de stress et de conflit
interne ou externe pour la personne. Les données permettent d'identifier deux types de descriptions négatives du Soi et du groupe qui sont vécues très différemment et conduisent à des réactions
aussi différentes. Tout d'abord, il y a les défauts, manques, insuffisances personnels ou les dégradations dans l'environnement d'ordre naturel ou par usure etc. plus ou moins importants et
graves. Plus ces manques, défauts, usures sont perçus comme une limite ou un obstacle à la réalisation d'un but ou d'un désir, plus ils vont révéler une détresse et susciter certains mécanismes
de contrôle ou d'action corrective internes ou externes. Le désir de minimiser ou de moduler l'affect négatif peut affecter aussi bien le contenu des pensées spécifiques que les stratégies plus
générales du traitement de l'information. L'autre type de descriptions négatives n'est plus lié à des limites intrinsèques mais la conséquence d'obstacles, d'agressions ou d'une
victimisation dont la source est externe. Les circonstances de cette victimisation sont très variées: conséquences du mépris, de l'injustice, de l'exploitation, d'une agression, de la surcharge
de travail, etc. originant de l'environnement immédiat: famille, milieu de travail etc. ou de l'environnement social. Face à cette victimisation, on retrouve les différentes réactions
classiques de lutte active, d'adaptation ou de fuite.
La case C regroupe les descriptions positives et valorisées chez autrui que l'on ne possède pas. Ces descriptions peuvent être selon
le type de relations entre le Soi et Autrui : 1) des qualités que l'on aime chez les autres mais sans forcément désirer les posséder (relation
symétrique) ou que l'on admire (modèle) ; 2) des qualités d'être, d'avoir ou de faire qui renvoient à des manques personnels ou des impossibilités sociales et à un désir
(relation asymétrique). Enfin dans cette case, on retrouve : 3) des qualités d'autrui complémentaires et relationnelles comme allié,
camarade, aide, protection, amour etc. (complémentarité). Nous voyons ainsi qu'autrui évalué positivement peut aussi bien être une source
d'inspiration, un modèle (1) une source de gratification et de soutien (3) ou encore une source de frustration et de ressentiment (2). En effet, dans ce dernier cas (2) les qualités, possessions
ou réalisations d'autrui jugées comme positives, importantes et désirables deviennent en même temps des sources de frustration dans la mesure où elles renvoient à un manque, à une faiblesse, à
une incapacité ou à une privation. Il est important ici de déterminer si ce manque provient de limites personnelles ou de barrières, d'interdictions extérieures (professionnelle, sociale,
politique, économique etc.). Dans le premier cas, l'impossibilité de réaliser ses désirs renvoie à un sentiment d'infériorité, à un sentiment de perte et parfois même d'inutilité. En revanche,
dans le cas où cette impossibilité provient de l'extérieur, elle renvoie à des sentiments de dépossession, de rejet ou d'injustice.
Ces résultats montrent la faiblesse des tests ou autres questionnaires traditionnels car même si l'on juge positivement une autre personne ou un groupe, en même temps, on voit que la
signification psychologiques de ces évaluation est fort différente et entrainent aussi des réactions différentes. Ainsi, selon le point de référence ou de comparaison et les attributions,
autrui peut être une source d'inspiration, de gratification ou de frustration, d'anxiété et de colère et activer des mécanismes d'ordre cognitif, affectif ou comportemental bien différents.
Enfin la case D regroupe tout ce qui chez autrui et dans l'environnement est perçu comme négatif, indésirable, ce que l'on rejette, fuit,
méprise comme opposé à soi ou à ses valeurs ou encore ce qui peut constituer une menace, des risques et une agression de nature individuelle, sociale, professionnelle ou environnementale. On peut
distinguer, encore une fois, différentes modalités de la relation entre soi et autrui (individu et groupe). Le premier type de relations est une relation symétrique où les caractéristiques d'autrui sont directement le pendant négatif, l'opposé des caractéristiques du soi. Ici, autrui
représente moins une source de menace pour le soi que le prototype au niveau de l'être, de l'avoir et du faire de ce que l'on ne veut pas (les contre-valeurs). Le deuxième type de relation est
une relation a-symétrique. Dans ce cas, autrui constitue une source de menace, d'agression ou de privation pour le soi par ses attitudes
et ses actions (discrimination, exploitation, violence, domination, rejet, mépris etc.) et suscite en retour des sentiments, des actions ou des mécanismes de contrôle pour contrer ou minimiser
l'agression ou la menace. Cette case révèle également dans quelle mesure la personne a une conscience sociale et identifie un "ennemi commun" plutôt que de se voir comme une victime
personnelle. Nous avons ici tout ce qui est perçu dans l'environnement comme dangereux, préjudiciable, les ennemis.
Il est frappant de voir les différences qui peuvent exister entre les répondants. En effet, pour certains l'environnement constitue une source de menace permanente et l'on retrouve de nombreuses
sources de victimisation qui sont la cause des échecs et limitations (case C). La case B (l'autrui positif) est en revanche peu remplie. A l'inverse, pour d'autres cette case D est pratiquement
vide. On retrouve alors dans la case C (soi négatif) beaucoup plus de manques attribués à ses propres défauts ou limites mais qui peuvent trouver une compensation, être complétés par le support,
l'alliance ou l'amour etc. d'autrui (Case B). La case B est toujours importante pour ces répondants, autrui étant généralement jugé très positivement. Ces résultats montrent les limites des
études sur le lieu de contrôle externe/interne qui ne tiennent pas compte de toute la dynamique entre le soi et autrui.
L'espace élémentaire permet de montrer les relations de dépendance mutuelle entre les représentations de soi et d'autrui. (Schéma 4)
Schéma 4. Relations entre les éléments de l'espace identitaire
Les représentations s'organisent dans un système de différences et d'oppositions (par des écarts significatifs) à partir des éléments (case A) du soi valorisés et d'un projet (en tant qu'individu
et collectivité). Autrui est reconstruit au niveau symbolique et imaginaire selon des qualités d'être, d'avoir et de faire qui supportent, renforcent ou prolongent (case C), ce qui est valorisé
dans le soi s'opposent, menacent ou font obstacle au soi (case D). De la même façon, le soi dévalorisé est ce qui limite et fait obstacle au projet du soi (case B). Ces limites et obstacles
internes ou externes suscitent des mécanismes de contrôle et des actions qui, en retour, modifient le projet et la représentation de soi (case A). On a ainsi un système dynamique que l'analyse
égo-écologique permet de saisir à un moment donné. C'est à partir de ce système qui a un rôle de filtre que l'individu interagit avec son environnement externe. Ainsi, ne cessent de se compliquer
et de se renouveler les échanges entre l'environnement intérieur et extérieur. Par sa parole et ses actions l'individu agit sur son environnement et il est agi par la parole et les actions des
autres.
Tous les éléments contenus dans l'espace élémentaire peuvent être quantifiés et faire l'objet d'une analyse comparative transversale ou longitudinale.
La troisième et dernière étape de l'analyse égo-écologique est spécifiquement idiographique et utilise ce que nous avons appelé l'Analyse Psycho-Contextuelle. Il va s'agir de faire surgir le réseau d'expériences, de souvenirs et d'images qui forme la trame de sens de chaque mot identitaire et lui donne sa valeur. C'est l'organisation, les rapports qu'entretiennent ces mots entre-eux qui vont nous permettre de mettre en évidence la structure de l'identité d'une personne et la logique qui l'organise.
D'une façon générale, la procédure consiste à reprendre chaque mot et explorer avec le répondant selon un protocole thématique précis, le parcours du contenu collectif du mot (histoire du
groupe, les réalisations, projets et privations au niveau social, les relations avec d'autres groupes) et son parcours individuel (sources biographiques, réalisations, projets et manques au
niveau personnel, stratégies d'adaptation et de défense, prototypes d'identification, d'opposition et de différenciation, relations avec les autres comme sources de gratification, de privation et
de victimisation).
Il faut noter la spécificité de la méthode qui, pour chaque mot, cherche à déployer les différents axes de signification explicitant la valeur du mot. A chaque fois, on revient au mot
initial pour générer systématiquement le contexte spécifique à la dimension particulière que l'on cherche à explorer (significations pour le groupe, pour le soi, pour autrui; origine historique
et biographique du mot, son enracinement motivationel etc.). Dans une approche traditionnelle qui procède par interview, la méthode consiste à appliquer l'analyse de contenu à un discours qui,
par approximations successives, aboutit à des catégories de sens plus ou moins générales. En revanche, dans l'analyse psycho-contextuelle, on part d'emblée des mots clefs définis et générés
par la personne elle-même pour décrire sa propre réalité sociale.
Par certains aspects, la méthode est proche de la méthode des associations libres visant à amener dans le champ de la conscience un contenu mental (images, idées, souvenirs) qui reste
habituellement dans " l'arrière- pensée". Cependant, la différence entre ces deux méthodes réside d'une part dans les exigences mêmes des champs d'exploration situés à des niveaux de profondeur
différents, d'autre part, dans l'analyse contextuelle les associations sont focalisées sur les différents axes de signification autour desquels s'organisent les représentations et l'on
revient toujours au mot donné au départ pour générer un nouveau contenu mental et cela jusqu'à ce que l'on ait saturé les axes de signification. Notons, enfin, qu'il ne s'agit pas ici d'une
introspection de type phénoménologique où la personne réfléchit sur ses propres activités mentales mais d'une activité cognitive qui vise à générer des données brutes explicitant et révélant le
système qui sous-tend la production des mots identitaires dans la définition et l'interprétation de la réalité. C'est le déploiement de ce contexte sous-jacent qui a permis de dégager certaines
propriétés jusqu'ici élusives de la pensée sociale et de la constitution du système identitaire.
L'égo-écologie n'est pas un nouveau domaine de recherche mais propose un renversement dans le découpage même de l'objet de recherche. Au lieu de partir de construits hypothétiques résultant d'un
découpage extérieur fait par le chercheur, l'analyse égo-écologique, en effet, prend comme point de départ les mots identitaires qu'une personne ou un groupe utilise naturellement pour décrire
soi et autrui. Par ailleurs, en situant l'analyse stratégique, non plus au niveau du discours mais au niveau des unités élémentaires de communication comme les mots, l'égo-écologie permet en même
temps de conserver le "dire" en relation avec l'expérience et de faire un traitement sur des unités d'analyse comparables, facilement repérables et manipulables.
Nous avons montré que ces mots sont transdimensionels et forment des complexes égo-écologiques qui renvoient à la fois à des sentiments et à des jugements sur soi et autrui, à des valeurs et à la motivation. A partir de ces mots, nous pouvons donc simultanément reconstruire les processus généraux qui sont à la base du système identitaire, la structure élémentaire d'une psyché particulière et le discours concret qu'une personne tient sur Soi, Autrui et la société. (Schéma 5)
Schéma 5 : Structure du mot identitaire ou Circuit Affectif-Représentationnel
Schéma fait par Michel Desmarais
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