Lundi 30 mars 2009 1 30 /03 /2009 23:06

Penser le genre avec l’Ego-Ecologie

Auteur: Marisa Zavalloni 

Cet article a été publié dans  Identité Sociale et Ego-Ecologie: Théorie et Pratique sous la direction d'Anne-Marie Costalat-Founeau, PDIC, SIDES édition, 2005 (p 21-47)
(Pour des raisons d’espace, l’article est présenté en 2 parties)


(Deuxième partie : l'exemple de la contruction du genre et bibliographie)

Les hommes et les femmes : un exemple de l'interaction entre l'identité personnelle et collective

 

L'isomorphisme entre les identités individuelles et collectives telles qu'elles émergent dans des produits culturels et leur résonance et amplification dans l'idéologie, peut être illustré en analysant les représentations des identités masculines et féminines. L'identité sexuelle, hommes-femmes constituent le groupe d'identité le plus fondamental, non seulement parce qu’elle est la première à être apprise (avant l'identité nationale, ethnique ou de classe), mais aussi parce qu'elle a traditionnellement englobée toutes les autres. Dans la culture patriarcale prédominante dans le monde et, naturellement, dans le contexte de ce qui va suivre, les figures historiques, les héros culturels et même l'image divine, sont présentés exclusivement comme des prototypes masculins.

 

La différenciation des sexes est à la base de la formation des traits de personnalité, des projets et des actions qui en retour contribue à la formation des identités individuelles. En outre, parmi les différentes dimensions de l'identité (par exemple nationale, ethnique ou religieuse), l'identité sexuelle constitue presque un cas unique d'une construction unilatérale de l'identité collective, car elle exprime un point de vue exclusivement masculin. Ce qui signifie que les représentations des hommes et des femmes transmises dans les arts et la connaissance constituent l'externalisation exclusive de la psyché masculine. Tandis que les groupes ethniques, religieux ou nationaux ont construit des cultures qui peuvent être mises en opposition ou comparées avec d'autres, l'identité sexuelle a été presque entièrement créée et définie dans l'art, la culture et la connaissance par des hommes. Pour être plus précis, on pourrait dire que l'identité masculine constitue une identité collective comme conglomérat  de multiples Soi masculins sédimentés au cours des ages dans une interaction avec leur propre environnement. On ne peut pas considérer l'identité féminine comme une identité collective, mais seulement comme une non identité collective, car elle a été construite par rapport aux catégories masculines comme relationnelles et opposition binaire. Le dicton mulier taceat de muliere a été mis en oeuvre jusqu'à l'apparition du féminisme.

 
Cette condition donne un exemple des modalités de l'interaction de l'individu et de la culture, telles qu’elles sont révélées dans l'analyse égo-écologique. A travers des mécanismes identitaires communs activés à partir de points de vue différents, les hommes et les femmes comme catégories d'identité deviennent des groupes différents et opposés. D'abord, concernant l'identité masculine, l'analyse des protocoles a révélé comment, à travers le mécanisme de la réversibilité entre la pensée de fond et la pensée manifeste, un jeune garçon enregistrera dans la pensée de fond, des images de Dieu, du Surhomme ou de tout autre héros culturel comme des prototypes identitaires, dont certains seront activés en association avec le Soi (la quasi hallucination identitaire).

 

Pour un jeune garçon Catholique, l'image de l'enfant Jésus peut servir de modèle qui sera plus tard renforcée par celle d’un Dieu qui a créé l'homme à son image. Et plus, depuis que Nietzsche a décrété que Dieu était mort, des livres et même des quotidiens réitèrent la déclaration que "l'homme a remplacé Dieu". Même dans la religion Bouddhiste qui lutte pour l'effacement de l'individu afin d’atteindre une conscience cosmique, l'émotion de base est éveillée par Bouddha comme un prototype identitaire masculin.

 

Dans la mesure où cette identité divine, transmise au moyen des images masculines et des pronoms, est représentée en pensée de fond comme pensée involontaire à un niveau subconscient, elle devient une expérience qui est au-delà de la raison critique. Ainsi, l’identité quasi-hallucinatoire, nourrie par une identité supérieure transmise par la culture, se constitue dés le début du développement de l'ego masculin, un processus qui continue dans l'adolescence et se poursuit avec l’age. L'ordre de la formation du surmoi proposée par Freud peut être renversé: "vous devez faire l'impossible possible.Vous pouvez accomplir l'impossible. Vous êtes le fils préféré du Père. Vous êtes le Père lui-même. Vous êtes Dieu." (Freud et 1967 Bullit, p. 82.).

Les réalisations des héros culturels comme prototypes identitaires sont incorporés dans le psychisme masculin, reflétant les projets et les intérêts du Soi et cimentent en même temps un attachement affectif au groupe d'identité masculin. Car ces caractéristiques identitaires possèdent une résonance affective forte qui s’étend au groupe et devient la base d’une solidarité masculine, généralement appelé lien social,
expliquant que, par-delà ce qui les oppose, les membres d’une communauté se reconnaissent une affiliation et une fraternité culturelle. On retrouvera ce même processus dans la solidarité nationale, ethnique, etc. Imprimée dans la structure de la pensée de fond constituée par une opposition binaire et amplifiée par des siècles de culture, l’image des femmes est "naturellement" associée dans le psychisme masculin avec ce que l'on considère comme négatif : les hommes sont intelligents par conséquent, les femmes sont stupides.

Quand l'analyse se déplace de la consommation culturelle à la création culturelle, ce n'est pas surprenant, dans la mesure où la culture a historiquement été monopolisée par des hommes, qu'elle reflète l'externalisation de leur environnement intérieur opératoire comme si c'était la réalité. Renforcées par des répétitions séculaires, ces représentations différentielles des hommes et des femmes sont devenues objectivées dans la culture comme une réalité. De plus, l'amplification culturelle et la résonance de ce contenu psychologique déjà organisé par des mécanismes identitaires peuvent influencer la structure même du langage, l'outil principal de la construction de la réalité.

Dans cette perspective, l'analyse égo-écologique nous amène à formuler l’hypothèse suivante, à savoir que l'utilisation des mots homme et hommes pour signifier l'humanité en général a été introduite par des auteurs masculins, des philosophes ou des théologiens comme un recodage du concept. Leur pensée de fond associée au concept d'humanité évoquerait l'image de modèles masculins (des prototypes identitaires). Ces images subconscientes deviendraient par la suite conscientes, quand, par écrit, les producteurs culturels se sont focalisés sur le concept d'humanité. Une fois que ce recodage du concept d’humanité comme homme a été objectivé dans des textes et perçu comme plausible par des lecteurs ayant une vision du monde semblable, le concept est passé dans la tradition linguistique qui était aussi un outil puissant pour la domination culturelle.

 

Dans l'utilisation du mot homme pour décrire l'humanité en général, les éléments masculins de l’espèce humaine sont associés en pensée de fond avec les concepts de noblesse, d'humanité, d’héroïsme et de supériorité. Simultanément, la pensée de fond recevra le message que les femmes sont exclues non seulement de la transcendance, de l'héroïsme mais aussi de l'humanité.

 

Puisque le concept d'humanité est interchangeable avec le concept d'homme, un héritage supérieur est activé subliminalement comme pensée de fond pour les hommes. Chaque fois que le mot est utilisé, il amplifie leur prédisposition psychologique à se définir comme supérieurs. Les petits enfants de l'un ou l'autre sexe activeront l'image masculine comme un référent dans la pensée de fond à l'exclusion de l'image féminine lorsque quelqu'un parle de l'humanité. Par la microanalyse de la pensée représentationnelle, il devient possible de voir comment la masculinisation de la langue amplifie et donne un sens de réalité à la prédisposition du psychisme masculin à percevoir les femmes comme l’Autre, ne possédant ni âme, ni humanité.

 

La nature même de l’environnement interne opératoire prédispose la culture dominante vers la misogynie. Les producteurs de culture plus souvent que la personne moyenne formeront leur identité personnelle à partir de prototypes identitaires qui sont aussi des héros culturels. Par conséquent, les prototypes de différentiation seront construits comme la contrepartie négative des modèles valorisés. Dans la mesure où les femmes constituent les prototypes de différentiation pour les hommes, les femmes deviennent incorporées dans la pensée de fond masculine comme des objets culturels négatifs ou dévalorisés. Simone de Beauvoir (1949), parmi d'autres, le note : "des législateurs, des prêtres, des philosophes, des auteurs, des scientifiques ont implacablement essayé de prouver que la position subalterne des femmes était la volonté de Dieu et avantageuse pour le monde" (p. 24).

 

Des représentations misogynes apparaissent dans la pensée de fond involontaire et frappent la conscience masculine comme un reflet de la réalité. Elles possèdent une qualité presque perceptible. Comme contenu mental à la recherche d'expression, ces représentations stimulent alors un discours explicatif pour représenter un tel état des choses. On peut, ainsi, comprendre la propension des agents culturels à mettre tant d'énergie dans la misogynie, sans même recourir à l’idée d’un désir conscient de discréditer les femmes. La formation différentielle du genre masculin et féminin dans le psychisme est entrelacée de façon complexe avec d'autres identités et attitudes  qui peuvent activer des catégories communes entre les sexes et créer des sentiments de solidarité, une volonté de lutte commune ou l'amour romantique. Néanmoins, par rapport aux représentations des femmes comme genre, la misogynie constitue une constante dans l'histoire.

En comprenant la façon dont les mécanismes identitaires fonctionnent, il est possible d'interpréter d'une façon nouvelle le discours culturel sur les femmes. Par exemple, des auteurs féministes ont dénoncé la thèse freudienne à propos du rôle de l’anatomie sexuelle dans l'infériorité culturelle et psychologique des femmes sans détecter la faiblesse fondamentale dans ce raisonnement. Cette infériorité, si nous nous tenons aux mots même de Freud, était une réalité avant d’être discuté en psychanalyse. Il a écrit : "les critiques de tous les âges ont écrit que, en comparaison des hommes, les femmes sont moins prêtes à se soumettre aux grandes exigences de la vie, qu'elles sont plus influencés dans leur jugement par des sentiments d'affection ou d'hostilité ...".

La conclusion est déjà présente dans les prémisses. L'infériorité des femmes est un fait irréfutable reconnu par "les critiques de tous les âges" que la psychanalyse doit seulement expliquer et non pas établir. Comme explication, Freud suggère que les petits garçons sont motivés pour adopter les valeurs du surmoi par crainte de la castration; les petites filles qui ne font pas face à cette menace, manquent cette motivation de base pour adopter des valeurs culturelles élevées.

 

Freud conclut son texte comme suit :Nous ne devons pas nous laisser guider par de telles conclusions et considérer les démentis des féministes qui tiennent beaucoup à nous forcer de voir les deux sexes comme complètement égaux en position et valeur; mais nous devons, bien sûr, reconnaître volontairement que la majorité des hommes est aussi loin derrière l'idéal masculin et que tous les individus humains, suite à leur disposition bisexuelle et d’un héritage croisé ,combinent en eux les deux caractéristiques masculine et féminine, ainsi une pure masculinité et féminité restent des constructions théoriques d’un contenu incertain (1959, p. 258).

 

Par rapport à l'analyse égo-écologique, on peut voir comment le raisonnement de Freud reflète l'activation des mécanismes identitaires et les opérations de base de l’environnement interne opératoire.

 

D'abord, il est clair que le référent implicite activé par la catégorie hommes renvoie à un idéal héroïque, ceux qui sont "prêts à se soumettre aux grandes exigences de la vie ... l'idéal de la masculinité". Autrement dit, le recodage de la catégorie homme se fait à travers des héros culturels (prototypes identitaires). Les femmes, en revanche, sont décrites à travers des caractéristiques négatives directement opposées aux vertus des hommes (opposition binaire); le référent implicite de ces faiblesses, à savoir : "…sont moins prêtes à ... sont plus influencées par ...", renvoie à des personnes agissant dans la vie quotidienne.

 

Ainsi, pour Freud, comme dans les protocoles masculins analysés, les hommes comme groupe d'identité sont perçus à travers des catégories positives exprimant le Soi idéal (égomorphisme), exemplifiées par des héros culturels (prototypes identitaires). Les groupes de différenciation sont perçus à travers le négatif de ces catégories qui sont médiatisées précisément par des prototypes donnant un exemple de ces défauts.

On peut aussi voir la difficulté, même l'impossibilité, dans les descriptions que font les hommes des femmes, de conceptualiser les groupes de non-identité à travers des catégories d'être. Même plus près de nous, Lacan, réitérant les conclusions de Weininger (1903), peut proclamer que les femmes n'existent pas. Attendu que la subjectivité masculine a eu un monopole sur la culture, elle a été capable d'occuper tout le territoire de l’être.

 

On peut donc comprendre pourquoi les femmes, comme catégorie générale, ont été décrites partout dans l'histoire écrite comme " manquant de qualité" (Aristote) et manquant d'une âme. Puisque le psychisme masculin a été capable de penser aux femmes sans jamais avoir été confronté à un contre discours et les femmes ne pouvant être perçu qu’au niveau relationnel dans le sens physique du terme, elles sont naturellement définies comme manquant d’une identité et même de réalité.

 

Le sens de réalité concernant les représentations du monde social, c'est-à-dire le sentiment que ce que nous pensons, écrivons et croyons, reflètent la réalité des choses, est amplifié et renforcé par l'isomorphisme entre l'identité personnelle et l’identité collective. Le concept d'isomorphisme entre le système psychologique et le système culturel souligne que la culture est un produit du psychisme et reproduit sa structure, en créant et en amplifiant un effet de résonance dans les représentations tant du producteur que du consommateur de culture.

 Le point de rupture est atteint quand l'Autre prend la parole, inscrivant comme  culture le contenu d'un autre point de vue représentatif. C'est ce qui est arrivé avec la naissance du féminisme. L'égo-écologie  nous permet de situer ce mouvement dans la confrontation entre l'identité et la réalité. Simone de Beauvoir, dans l'introduction de son livre le Deuxième Sexe (1949), cite un article de presse dans lequel Claude Mauriac dit ceci à propos des femmes :"nous écoutons sur un ton [sic!] d'indifférence polie ... la plus brillante parmi elles, sachant bien que son esprit reflète plus ou moins lumineusement des idées qui viennent de nous".Simone de Beauvoir cite ce texte comme une illustration de la désarmante naïveté masculine :" Ce ne sont évidemment pas les idées de M.C. Mauriac en personne que son interlocutrice reflète, étant donné qu'on ne lui en connait aucune; qu'elle reflète des idées qui viennent des hommes, c'est possible. Parmi, les mâles même, il en est plus d'un qui tient pour siennes des opinions qu'il n'a pas inventées; ce qui est remarquable, c'est par l'équivoque du nous, il s'identifie avec Saint-Paul, Hégel, Lénine, Nietzsche et du haut de leur grandeur considère avec dédain le troupeau des femmes qui osent lui parler sur un pied d'égalité.." (p.28).

 

Dans ce discours, Beauvoir était capable de détecter ce qui est apparu dans l'analyse de nos protocoles, à savoir le recodage du groupe à travers des prototypes identitaires, l’égomorphisme et l'opposition binaire dans les représentations masculines et féminines, comme il apparaît dans la plupart des discours sur la nature des femmes produits par la culture patriarcale. Il est fortement improbable que le lecteur masculin du texte de Mauriac serait sensible aux symptômes, cependant transparents, de ce phénomène d’identité quasi-hallucinatoire, au moyen duquel le Soi masculin acquiert une dimension supérieure, puisque cette hallucination est une composante de son propre psychisme, renforcée par le discours culturel.

 

L'analyse de Simone de Beauvoir constitue un exemple historique d’une rupture de la culture par l'Autre à travers l'activation de mécanismes psychologiques essentiels qui ont contribué à sa création, mais d'un point de vue différent. En confrontant une culture qui a objectivé la perspective masculine, Simone de Beauvoir, en activant son propre environnement interne, est capable de détecter l’identité quasi-hallucinatoire par laquelle une identité masculine acquiert une dimension du divin ou de héros. Elle note : "le plus médiocre parmi les hommes estime qu'il est un demi-dieu en comparaison des femmes". En énonçant un autre discours, elle crée une rupture dans le pouvoir de la culture dominante pour représenter la réalité. "Les femmes ne disent pas 'nous'; les hommes disent 'les femmes' et les femmes utilisent les mêmes mots pour se référer à elles-mêmes", écrit Simone de Beauvoir :" Les femmes ne sont pas des sujets authentiques…Elles n’ont pas de passé, pas d’histoire, pas de religion… Il est le sujet, il est l’absolu ; elle est l’autre…Les hommes représentent en même temps le positif et le neutre ; « homme » désigne tous les êtres humains. L’humanité est masculine…Économiquement, les hommes et les femmes constituent presque deux castes différentes ».

 

La déshumanisation de l'Autre, qui est une part de la structure de la conscience, elle-même un produit naturel du cerveau, va au-delà du cadre de l'identité sexuelle pour établir, accompagner et amplifier toutes les hostilités religieuses, nationales et ethniques et rendre possible tous les massacres dans l'histoire. Par l'analyse égo-écologique, on peut voir que la haine pour ceux qui sont différents et l'amour pour ceux qui sont semblables ne sont pas des dimensions irréductibles de base, presque instinctives, mais des dérivées des mécanismes identitaires qui organisent la formation d'un contenu représentationnel, emmagasinés dans la mémoire et agissant comme mécanisme sélectif dans l’appréhension du monde. De plus, les mécanismes identitaires qui produisent l'absence d'être et de qualités au niveau des groupes de différenciation, peuvent aussi contribuer à la création de héros culturels comme des modèles pour émuler  les groupes d'identité.

 

L'analyse égo-écologique ici quitte l’étude de comment la culture participe à l'identité pour voir comment l'identité participe à la culture et nous offre une nouvelle perspective sur la disparité historique entre les deux sexes.

 

La production de héros culturels

 

L’objet culturel, comme objet de pensée privée, se construit au moyen des mécanismes identitaires (égomorphisme, recodage et opposition binaire) propres à toute personne comme aux agents culturels. Si ce produit subjectif est reçu par d'autres membres de la société et est congruent avec le contenu de leur Environnement Intérieur Opératoire, il renforcera cet environnement par l'amplification et la résonance. Dans la fabrication d'une culture, un rôle déterminant est joué par les critiques sociales et d'autres agents culturels tels que les intermédiaires. Beaucoup d'énergie au niveau psychologique et culturel va être ainsi déployée dans l'amplification du travail et des actions de quelques membres d'un groupe d'identité actifs dans les arts, la politique ou la religion lorsqu'ils deviennent des héros culturels. Ces héros culturels nourriront alors le psychisme d'autres membres de la société comme prototypes identitaires activés inconsciemment en relation à leurs identités personnelles et collectives.

 

Nous avons déjà vu comment, à travers ces prototypes, certaines qualités héroïques seront activées comme projets et représentations impliquant le Soi. Ces prototypes identitaires changeront au cours de la vie d'une personne, augmentant ou diminuant en nombre selon les changements dans sa vie et ses projets. Dans l'analyse des protocoles, on peut identifier ces prototypes comme les référents implicites égomorphiques décrivant les groupes d'identités.

 

Nous pouvons maintenant reconstruire le processus inverse qui va de l'intérieur à l'extérieur et entraîne la production de héros culturels. Nous voyons alors comment différentes dimensions de l'identité personnelle et collective, tels les projets de vie et l'engagement, l'attachement au groupe et l'existence de héros culturels, peuvent tous être compris comme émanant de mécanismes identitaires de base. Les catégories égomorphiques renvoyant au Soi et à ses projets ont une forte résonance affective. Cette forte émotion est activée par les prototypes identitaires (la source subliminale de ces catégories) lorsqu'une personne pense à eux, lit ou entend quelque chose sur eux. La résonance affective identitaire prend alors la forme de sentiments auxquels on a donné le nom de pitié, admiration, amour, etc. cette émotion privée, lorsqu'elle est objectivée comme produit culturel, discours, texte ou analyse, contribue à la création de héros culturels. Ainsi, les psychanalystes ont été décrits comme :une école de disciples aussi bien qu'un rassemblement de fidèles; un groupe de chercheurs qui sont aussi des prêtres s’inclinant devant l'image du créateur de leur doctrine" (Moscovici 1981, p. 291).

 

L'analyse égo-écologique nous amène à comprendre les héros culturels comme une création sociale basée sur la résonance affective identitaire, qui, par la contribution successive de disciples et de compagnons, amplifie et donne une résonance aux actes de ces héros. Simultanément, par le principe de réversibilité entre le Je et le Nous dans la pensée de fond, ces héros donnent une ampleur est une résonance particulière aux actions du Soi.

 

L'émotion inspirée par des héros culturels comme le sentiment d'attachement à un groupe, ne sont pas tellement le résultat d'une libido spécifique, tel que Freud l’a postulé, mais l'activation affective d'une résonance identitaire qui vient de la motivation centrale du soi, au coeur de l'identité personnelle. Contrairement aux préceptes du bon sens et des sciences sociales, les héros culturels ne possèdent pas des caractéristiques extraordinaires qui seraient enregistrées et reflétées à travers l'admiration d'un groupe mais des individus dont les exploits seraient amplifiés par la résonance induite dans l’environnement interne opératoire de leur disciples en accord et dans le prolongement de leur projets.

 

Ce que nous avons ici est un autre exemple de comment le contenu psychologique intériorisé comme identité de soi et celui qui est extériorisé sous la forme d'un discours culturel, sont créés par les mêmes mécanismes. C'est-à-dire, les mêmes mécanismes psychologiques qui produisent une identité quasi-hallucinatoire en rapprochant le Soi des prototypes identitaires, produisent aussi des héros culturels ou des dieux, en les investissant d’une résonance affective identitaire Ainsi, la déification et la piété ne reflètent pas la valeur du héros; plutôt elles la créent.

 

Par exemple, Moscovici (1981) décrit le processus de la déification de Lénine, orchestrée immédiatement après sa mort par Trotski, Zinoviev et Staline :Ses écritures et mots sont consacrés comme les porteurs d'un message immuable. On leur donne une telle autorité que l'on n'ose changer une simple lettre, car ils contiennent la vérité définitive... Quant à sa personne, les mots utilisés pour le décrire sont pris du vocabulaire des légendes, et les images sont prises de la rhétorique religieuse. (P. 482.)

Mais, de même qu'avec les autres dieux, ce processus ne pourrait pas avoir été pensé ou accepté sans un système psychologique permettant en même temps de le concevoir et de le rendre plausible. La déification, que ce soit d'un héros culturel, religieux ou politique, produit une expérience d'identité (l'activation de prototypes identitaires) entre un héros et ses fidèles. Cette expérience est possible par l'activation d'un contenu psychologique qui inclut, dans un ordre réversible, le Soi, le prototype héroïque et les autres fidèles (le sentiment d’un destin commun) et a des conséquences sociales considérables. Car la déification offre un miroir agrandi reflétant non seulement le Soi, mais les autres membres du groupe et mène à la construction d'une co-identité, qui deviendra une collectivité qu’elle soit scientifique, politique ou religieuse.

Les héros culturels sont étroitement liés à la formation de l’identité personnelle masculine et sont offerts ouvertement aux enfants par les adultes. Ainsi, Sartre nous dit qu'à l'âge de huit ans il était, pour son grand-père, "le petit prince qui allait devenir un grand homme comme lui, qu'il n'était pas" (de Beauvoir 1981, p. 327; italique le mien). Également, dans une culture monopolisée par les hommes, les héros culturels, dans la mesure où ils sont liés à la résonance identitaire de ses producteurs, sont nécessairement des hommes. Les contributions personnelles féminines , en revanche, n'entreront pas dans la mémoire collective comme expression culturelle du genre féminin, mais seront vues au lieu de cela comme des exceptions individuelles. Leur contenu sera re-absorbé dans la culture patriarcale sans devenir exemplaire, c'est-à-dire sans créer de prototypes identitaires.

 

Autrement dit, simplement en vertu du jeu des mécanismes psychologiques identitaires, la culture patriarcale n'enregistre ni les échecs des hommes comme individus, ni les contributions culturelles des femmes considérées comme des exceptions anormales. Ainsi, dés la naissance, les individus des deux sexes rencontrent un environnement culturel qui nourrit différemment leurs identités et leur environnement intérieur opératoire.

 

L'image d'héroïsme produit par des prototypes identitaires fait partie de l'héritage de n'importe quel psychisme masculin. Même si, comme  individu, un homme particulier échoue dans ses projets personnels (pouvoir, succès, etc.), concrétisés dans un prototype identitaire, les traces de ses héros peuvent toujours être activées à un niveau subconscient par rapport aux femmes. Une fois que l'information a été emmagasinée comme connaissances, elle peut acquérir, comme pensée de fond, le statut de réalité, peu importe si l'information a été apprise à travers une expérience réelle ou fictive. C'est par la transmutation de l’expérience dans un produit neural que la culture devient nature.

 

Retournons à l'hypothèse de Freud sur la formation des identités masculines et féminines. L'analyse égo-écologique nous conduit à voir comment l'adoption du surmoi par de jeunes garçons n'est pas du à la crainte de castration, mais à ce que nous avons appelé une identité quasi-hallucinatoire. Quand, à l'âge de cinq ans, les enfants peuvent assimiler la culture, la résonance affective produite par des prototypes identitaires masculins leur donne un sentiment de pouvoir associé à leur masculinité. L'attachement à la mère, toute-puissante jusqu'à ce moment, change radicalement, dans la mesure ou elle est irrévocablement reléguée au genre féminin inférieur.

 

L'identité personnelle s’élabore dans l'interaction avec une culture qui fournit constamment de l'information sur des identités collectives. L'individu, par l’identification quasi-hallucinatoire, imprimera dans son psychisme des idéaux collectifs comme projets personnels. Le jeune garçon, par l'activation des caractéristiques des prototypes identitaires comme partie du Soi, devient « naturellement » l'héritier de sa culture. Cette même culture, à cause de son isomorphisme avec l’environnement interne opératoire de ses producteurs, ne peut pas fournir au genre féminin les caractéristiques d'Être; elles seront le négatif, l'inexistant. Les seuls choix culturels offerts à des jeunes filles, comme femmes, seront des modèles relationnels, c'est-à-dire ceux qui peuvent satisfaire l’Autre (homme) tel que la beauté, l’attention maternelle, etc.

 

Les femmes, comme femmes, ne peuvent pas tirer d'informations de la culture qui leur fourniraient des projets importants et des sentiments de valeur et de supériorité. Au contraire, elles sont exposés dés la naissance à un discours culturel fortement dénigrant que ce soit dans les arts, la philosophie et la religion, venant des pères, maris ou amants même si ces derniers, au niveau individuel, peuvent cependant être bien intentionnés,. D'une perspective égo-écologique, on peut voir comment les femmes formeront leurs identités personnelles à travers les mêmes mécanismes identitaires que ceux des hommes, mais en interagissant avec un environnement culturel qui les nie, comme femmes, et ne leur fournit aucun modèle imaginaire de compétence, génie ou de transcendance.

 

Les protocoles de femmes indiquent plusieurs résultats possibles d'une telle interaction. Je me concentrerai ici sur ces femmes dans mon échantillon qui se sont engagées dans des carrières comme écrivaines et scientifiques. Pour elles, l'acquisition d'une identité personnelle positive entraîne une rupture entre les représentations de Soi et celles que leur renvoie la culture du genre féminin.

 

Un contenu positif du Soi apparaît comme catégorie égomorphique provenant de groupes d’identité autre que le genre, tels que le groupe national, ethnique ou autre. Ainsi, une personne interrogée qui décrit : Nous les Juifs comme "profonds" et "intelligents" en s’appropriant ces caractéristiques (catégories égomorphiques), donne Marx, Freud et Einstein comme les référents implicites de ces descriptions collectives. Cette même personne décrit les femmes comme "frivoles" et "superficielles" (non applicable au Soi). Cet exemple indique comment les femmes peuvent maintenir une image positive de Soi malgré tout, tout en percevant les femmes en général selon des catégories négatives apprises dans la culture. Dans de tels cas, l'identité personnelle est coupée de l'identité collective ce qui peut entraîner une absence de solidarité avec d'autres femmes. Dans le contexte culturel traditionnel, la construction de l'identité personnelle pour une femme devra suivre un chemin tortueux avec peu de supports externes. Comme dans le protocole que nous venons de mentionner, le projet existentiel des femmes doit souvent aller puiser des prototypes identitaires parmi les prototypes  masculins tels que Marx, Freud ou autre héros culturels masculins.

 

Au niveau conscient, les femmes peuvent réduire au minimum l'implication de cette masculinité des modèles culturels et dire que la science ou la philosophie n'ont aucun « genre ». Cependant, il y a un autre fait qui a une conséquence majeure pour la structure de l’identité personnelle; pour les hommes, les prototypes identitaires nourrissent directement le Soi; pour les femmes, au coeur même de leur projet existentiel, les prototypes identitaires vont activer l’Autre (du genre masculin).

 

A la lumière de tout cela, la déclaration de Gertrude Stein, "je ne suis pas une femme", devient compréhensible par rapport au rôle de la pensée de fond dans la formation de l’identité. Cependant, un résultat plus commun de la rencontre entre le Soi d’une femme et les prototypes identitaires masculins qui sont retenus, peut être illustré par un extrait du protocole d'une écrivaine allemande vivant aux États-Unis et qui définit  son milieu social comme « sans ancrage ». Elle décrit les gens de ce groupe comme "intéressants", "libres de penser", "indépendants" (catégories égomorphiques) et ajoute : C'est mon identité préférée, vis-à-vis de laquelle je me sens le plus proche. C'est un vieux thème. En termes de milieu, cela signifie les gens qui voyagent beaucoup : des artistes, des écrivains, des stars internationales, des explorateurs, des marins. Je pense en particulier à Rilke. Il était un allemand de Tchécoslovaquie qui avait vécu en France pendant beaucoup d'années. Il était un grand vagabond et un grand poète. Je m’identifie très fortement et constamment à lui. Je le relis souvent, c'est une relation totale.

Dans la monopolisation de la culture, les hommes peuvent se reconnaître à travers des héros culturels. Les femmes peuvent seulement percevoir la culture à travers leur exclusion. Sartre, comme jeune homme, peut se mettre dans les chaussures de Chateaubriand et de Victor Hugo et, en activant leur vie, anticiper sa propre vie.

 

Pour des femmes, comme illustré dans ce protocole, si l'activation des prototypes identitaires entraîne des attributs positifs pour le Soi, ils renvoient en même temps à un modèle de différentiation. Ainsi, la résonance identitaire, activera pour les hommes un amour de Soi et de l'admiration pour d'autres hommes. Pour les femmes, elle activera l'amour de l'Autre et le dédain pour des femmes comme catégorie générale.

 

Il est important de souligner que ces données ne suggèrent pas que les femmes intériorisent simplement et reproduisent la représentation négative des femmes transmises par la culture patriarcale. Il existe une interaction complexe entre les mécanismes identitaires et l'environnement. Pour reprendre le même protocole de cette écrivaine américaine, elle décrit les hommes de la façon suivante : "les hommes représentent pour moi une catégorie associée au sexe, à la danse, au voyage.... Les hommes n'ont pas beaucoup d'imagination, sont plus ritualistes que les femmes, leurs émotions sont figées, routinières. La répétition d'un modèle simple : être important, ambitieux, faire de l'argent. Ils ne livrent pas ce qu'ils promettent."

 

Les référents implicites (recodage du groupe) de cette description étaient ses maris divorcés et d'autres hommes qu'elle a connus. Nous pouvons noter ici le modèle habituel dans la description des groupes d’altérité (les hommes) : une opposition binaire qui exprime les contre-valeurs de la personne et un mécanisme de recodage mettant à jour des descriptions se référant à des personnes réelles et non pas à des idéaux culturels. Également, la relationalité avec le Soi est aussi présente : "... une catégorie associée... Ils ne livrent pas ce qu'ils promettent." On a alors demandé à cette personne comment réconcilier cette vue des hommes en général plutôt dépréciative avec ses représentations positives dans la discussion de ses groupes d'identité. La réponse était la suivante : "je ne perçois pas les gens que j'admire comme des hommes, mais comme des individus. Peut-être, c'est en raison de ma rébellion contre l'imposition de la domination masculine. Je ne l'ai jamais acceptée. Les hommes qui sont créateurs, imaginatifs, par contraste avec les hommes qui sont orientés vers le pouvoir, sont très près des femmes, il y a beaucoup d'homosexuels parmi eux ». Certains pourront noter une faille dans le raisonnement logique de cette répondante mais surtout cet extrait de protocole illustre le chemin tortueux par lequel une identité personnelle positive, peut se construire dans un environnement culturel ne fournissant pas d'identité collective positive. De plus, si une femme comme personne souhaite développer un projet artistique ou scientifique, elle obtiendra seulement une adhésion honorifique culturellement, une forme précaire d'acceptation qui peut toujours être effacée. C’est ainsi que Strindberg fut capable d'écrire, après que Sonia Kowalewska avait été nommée à la chaire la plus élevée de mathématiques en Suède, "Aussi décidément que deux et deux font quatre, quel monstruosité est une femme qui est un professeur de mathématiques et combien inutile, nuisible et déplacée, elle est" (citée in Boulding, 1978  p. 686). L'analyse égo-écologique nous montre comment le féminisme s’enracine dans deux contradictions  ressenties par les femmes. La première est un désaccord entre le sentiment d’avoir une valeur personnelle au niveau individuel et la dévalorisation des femmes au niveau culturel. La deuxième est entre la description magnifiée des hommes fournie par cette même culture et les expériences réelles  que l’on peut avoir avec eux comme personnes. Ces deux contradictions proviennent du mécanisme d'identité général que j'ai décrit.

 

En appliquant une analyse égo-écologique pour expliquer la direction du mouvement de féministe, on peut penser qu'il doit se dérouler en deux phases. La première sera une tentative pour effacer les représentations culturelles négatives des femmes (en tant que produit de l’identité masculine et opposition binaire) et leurs conséquences sociales, telle que la discrimination dans le lieu de travail. Dans deuxième phase, plus positive, que l'on peut déjà voir, de plus en plus de femmes deviendront impliquées dans la production des objets culturels pour contribuer à la création d'une identité collective féminine, qui, étant donné les circonstances historiques, devra être une création presque ontologique.

 

Déjà nous pouvons voir la recherche de héroïnes culturelles, avec la nouvelle importance donnée aux travaux et aux écrits féministes tels que ceux de Gertrude Stein, Virginia Woolf, Simone de Beauvoir, etc. qui avant cette vague féminisme, restaient marginaux dans la culture patriarcale. En comprenant la structure de l'Environnement Intérieur Opératoire et le travail des mécanismes identitaires, nous pouvons aussi voir pourquoi le féminisme réveille une telle opposition forte et émotive parmi beaucoup d'hommes, car il menace non seulement la base même de leur construction identitaire mais aussi leur sens de réalité (Zavalloni, 1986).

 

Nous aurions pu centrer les résultats de l’analyse égo-écologique sur d’autres groupes, par exemple sur les groupes d’appartenance ethnique, religieuse ou linguistique, car on retrouve un mécanisme semblable d'interaction entre l'identité personnelle et collective.

 

Comme approche idiographique, chaque protocole d’analyse porte sur l'identité personnelle et son interaction avec l’ensemble des autres identités sociales formant une matrice dans laquelle évolue toute personne selon ses appartenances et sa position dans une société (Zavalloni et le Louis-Guérin 1983). L'interaction entre les dimensions personnelles et collectives de l’identité, c'est-à-dire entre la culture et la personnalité, peut être étudié tout en respectant les processus de la pensée naturelle et sans transformer les données psychologiques dans des variables artificielles. L'analyse égo- écologique peut aussi bien être appliqué à la compréhension du discours idéologique et scientifique portant sur des questions sociales, que sur des produits artistiques et mettre en évidence le rôle de la pensée de fond dans ces domaines.

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Par Marisa Zavalloni - Publié dans : extraits - Communauté : Ego-Ecologie
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Lundi 30 mars 2009 1 30 /03 /2009 18:35

 

 

Penser le genre avec l’Ego-Ecologie

Auteur : Marisa Zavalloni 

Cet article a été publié dans  Identité Sociale et Ego-Ecologie: Théorie et Pratique sous la direction d'Anne-Marie Costalat-Founeau, PDIC, SIDES édition, 2005 (p 21-47)
(Pour des raisons d’espace, l’article est présenté en 2 parties)


(Première partie : Introduction et l’approche idiographique)


Dans son allocution présentée à la société B’nai B’rith en l’honneur de ses soixante dix ans, Freud déclarait à propos de son identité juive :

Chaque fois que j’ai ressenti une attirance pour l’enthousiasme national, je me suis efforcé de la refouler comme néfaste et pernicieuse, alarmé par les exemples d’avertissements des peuples parmi lesquels nous vivons, nous autres Juifs. Mais il restait quantité d’autres choses qui rendaient irrésistibles l’attraction qu’exerçaient sur Soi les Juifs et le judaïsme – de nombreuses forces émotives obscures d’autant plus puissantes qu’elles ne pouvaient s’exprimer dans des mots tout autant que dans une conscience claire d’une identité intérieure,  abritée dans l’intimité d’une construction mentale commune. Et au-delà, il y avait la perception que c’était à ma seule nature juive que je devais deux caractéristiques qui me furent indispensable dans le cours difficile de ma vie. Parce que j’étais Juif, je me suis trouvé libre de nombreux préjugés qui ont limité d’autres dans leurs pratiques intellectuelles; et, en tant que Juif, j’étais disposé à joindre l’opposition et à faire des choses sans l’accord de la « majorité compacte ». (Freud 1959, p. 273. Traduction libre).


Nous pourrions dire que cette déclaration exprime le sentiment d’un rapport énigmatique entre l’identité personnelle et collective sans dissiper son mystère.  En effet, Freud ne décrit pas la nature de ce rapport mais son expérience de ce rapport. Cette expérience psychologique du social dans laquelle les mots, les pensées et les émotions qui ne peuvent pas être exprimées en mots, sont entremêlés, soulève  certaines questions théoriques fondamentales. Quels mécanismes de pensée sont-ils à la base de l’irrésistible attirance envers un groupe d’appartenance ethnique ?  Comment identifier les « nombreuses forces émotives obscures » qui ne peuvent être exprimées par des mots ?  Que pourrait être « une conscience claire d’une identité intérieure ». Surtout, comment une personne peut-elle être conduite à attribuer des caractéristiques importantes du soi à un groupe d’appartenance?

 

Ce court texte introspectif suggère l’existence d’un contenu psychologique qui demeure dans le non-dit mais fournit une troisième dimension en profondeur à ce qui est dit. Ceci nous conduit au problème de la relation non seulement entre l’identité personnelle et sociale mais également entre le monde externe et le monde interne. Nous pourrions dire qu’en se focalisant sur la signification d’être un Juif, Freud a activé un riche contenu subconscient rempli d’images, de souvenirs et d’émotions. Cette pensée de fond accompagne son discours comme quelque chose reliant son identité sociale, être Juif, à des dimensions essentielles de son identité personnelle, de sa biographie, de sa conception du monde.

 

Les mécanismes psychologiques dont nous parlons ne sont pas explorés dans la psychologie traditionnelle actuelle. La compréhension de l’interaction entre l’identité personnelle et sociale exige un accès aux processus intrapsychiques qui relient pensée et langage, connaissance et affect, motivation personnelle et vision du monde. Ceci nous conduit vers une perspective structurale et interactive ainsi qu’une approche idiographique, contrairement à l’approche traditionnelle en psychologie, nomothétique et basée sur l’étude des covariations entre quelques variables mesurées sur un agrégat d’individus. La perspective ego-écologique a été développée pour répondre aux problèmes théoriques rencontrés dans l’étude de l’interaction entre le soi et son environnement socioculturel.

 

Le point de départ de la recherche était de déterminer les médiations psychologiques qui mènent, à partir d’une identité sociale objective (nationalité, appartenance ethnique, genre, position politique…) à un système individuel de croyances et de sentiments sur soi, les autres et le monde social. Lorsqu’ils sont objectivés et inscrits dans la culture comme connaissances, idéologies ou œuvres d’art,  ces croyances et sentiments contribuent à la construction d’une identité collective et font partie de l’environnement socioculturel. Une identité collective peut être définie, ainsi, comme un produit culturel qui incorpore tout ce qui a été enregistré comme histoire, institutions, fictions, œuvres d’art et connaissances. On peut considérer que l’environnement socioculturel dont les identités collectives forment, en effet, une partie essentielle, est une construction qui s’élabore au cours des siècles dans des cycles interactifs formatés par des processus psychologiques qui peuvent être considérés comme des paramètres fixes reproduisant mais aussi parfois subvertissant l’ordre établi. L’identité personnelle est construite dans l’interaction d’une personne avec un tel environnement.

 

La perspective égo-écologique s’est imposée comme une approche pertinente dans l’étude spécifique  des représentations sociales et des interactions entre l’identité personnelle et collective. C'est-à-dire, elle peut être utilisée pour explorer, non seulement les mécanismes psychologiques à travers lesquels certains aspects de la culture (représentant une identité collective) deviennent une partie intégrante de l’identité d’une personne mais, également, les mécanismes qui mènent à la création d’une identité collective comme connaissance et idéologie sur Soi, les Autres et la Société. Nous esquisserons plus loin une analyse de l’interaction entre les dimensions personnelles (intra-psychiques) et collectives (inter-psychiques) de l’identité masculine et féminine pour montrer la portée de la perspective égo-écologique.

 

Ego-Ecologie : Une approche idiographique

On peut représenter la structure élémentaire de l’identité sociale objective par le corpus essentiel des caractéristiques partagées par tous les membres d’une société, incluant la nationalité, le genre, la classe sociale, la profession, le groupe d’age, la situation familiale, l’orientation politique et l’origine ethnique et religieuse.

En symétrie et complémentaire à ce regroupement des identités du Soi, il y a le regroupement des identités de l’altérité incluant les groupes étrangers, le genre opposé, les autres ethnies et religions, etc. Ces éléments représentent, d’une part, les dimensions fondamentales qui constituent tout individu comme acteur social et, d’autre part, un univers complexe de stimuli recouvrant un large pan de la réalité sociale, incluant le Soi. On peut s’attendre à ce que ce contenu représentationnel de l’identité sociale, révèle ce que l’on pourrait appeler l’identité subjective d’un individu. En même temps, on peut l’utiliser comme point de départ d’une exploration idiographique de la structure cognitive d’une personne et découvrir les règles de recodage qui sont utilisées dans la construction de la réalité.

La perspective égo-écologique est basée sur une microanalyse de la pensée représentationnelle à travers une méthode appelée l’analyse psycho-contextuelle. Le protocole d’élucidation comprend différentes étapes, chacune utilisant une technique différente : associations libres, introspection focalisée et analyse du réseau associatif. Il reproduit de façon la plus proche possible les conditions de pensée exemplifiée dans le texte de Freud et les résultats obtenus confirment que l’encodage linguistique ou la catégorisation (données du premier degré) à travers lesquels nous évaluons l’environnement socioculturel constitue seulement un aspect de ce qui est activé dans la conscience lorsqu’une personne énonce ces catégories. Des images, des souvenirs collectifs et biographiques (données du second degré) accompagnent en tant que pensée de fond, à la périphérie de la conscience, les descriptions linguistiques. On peut considérer que ces éléments contextuels constituent la signification psychologique d’une catégorie, à la différence de sa signification sémantique donnée dans un dictionnaire ou par le sens commun. En même temps, ils dévoilent le contenu de ce qu’on a appelé l’Environnement Interne Opératoire (EIO). On constate une grande stabilité dans le temps des associations entre une catégorie descriptive de son groupe d’appartenance et les images et mémorisations évoquées. Elles semblent fonctionner dans la conscience comme unités dynamique de la pensée, un mélange de mots, d’images et de pensées.

L’analyse psycho-contextuelle utilise comme point de départ les représentations du monde social, puis permet de générer ensuite les images et souvenirs qui les accompagnent (pensée de fond). Une fois  cet ensemble obtenu, chaque représentation ou Unité Représentationnelle (UR) devient ce que l’on a appelé un mot identitaire dynamique,  On a défini la combinaison des mots et de la pensée de fond qui les accompagnent comme le faisceau conceptuel–é/motionnel. Les caractéristiques idéationnelles et du vécu qui sont obtenues amènent aux dimensions centrales de la motivation d’une personne et fournissent une information sur l’interaction entre  son identité collective et  personnelle.

 

On doit souligner que si les éléments du faisceau conceptuel-é/motionnel habitent à la périphérie de la conscience claire dans une situation naturelle, ceci ne dépend pas de leur nature intrinsèque mais d’une absence de stimulation.  Dans une situation différente de stimulation, ces données en arrière fond peuvent devenir des réponses manifestes. Ceci peut arriver, par exemple, lorsque l’on demande à une personne de parler du type d’environnement qu’elle aime, de certains événements importants dans sa vie, de ses préférences idéologiques, etc. L’analyse psycho-contextuelle rend visible le lien entre l’identité personnelle et collective en déployant in vivo la double interaction entre les représentations sociales et les motivations personnelles

 

L’analyse psycho contextuelle a montré que toutes représentations sociales activent un contenu de pensées beaucoup plus large que ce qui est exprimé dans les mots. Comme analogie, nous pouvons penser à une prise d’images, dans laquelle une partie du champ est clairement dans le focus, tandis que le reste de l’espace apparaît flou. Mais en même temps, le contenu de ce focus fournit une expérience perceptuelle de profondeur. C’est probable, que ce qui est réactivé comme pensée de fond sont les connections originales entre l’environnement externe et l’environnement interne. L’analyse psycho-contextuelle nous permet de montrer la double interaction entre les représentations sociales et les motivations personnelles, qui, dans la vie quotidienne, sont expérimentées comme deux domaines séparés. Même plus, elle nous permet d’obtenir la visualisation des données, qui sont expérimentées dans la vie réelle comme des segments du monde interne et sont activées dans des situations particulières.

 

Chaque UR peut être considéré comme une généralisation (stéréotype) des caractéristiques du groupe d’appartenance, mais elle constitue aussi un noyau au centre d’un réseau d’informations, à l’intersection des données collectives et personnelles. Chaque UR fournit une description subjective plausible d’un groupe d’identité qui reflète les projets et les aspirations du Soi.

 

La double articulation, personnelle et sociale, du protocole d’analyse nous conduit à un modèle idiographique de l’identité personnelle, construit comme un Environnement Interne Opératoire. Ce qui signifie que l’on peut voir l’identité d’une personne comme indissociable de son Umwelt ou environnement interne. Cet environnement interne est constitué par la sélection et la reconstruction des caractéristiques de l’environnement socioculturel qui expriment les projets de vie et la motivation d’une personne ainsi que ses sentiments d’appartenance sociale et d’aliénation.

 

Certaines caractéristiques sont stables et d’autres changent, évoluant avec la vie d’une personne. Ce modèle d’Environnement Interne Opératoire comme mémoire e/motionnelle représentant le résultat sédimenté de l’interaction d’une personne avec son environnement, est apparu lors de l’exploration de la pensée de fond accompagnant toutes les représentations qu’une personne produit sur soi, les autres et la société.

 

Ce qui est mémorisé comme Environnement Intérieur Opératoire apparaît comme le fondement sur lequel le système motivationnel d’une personne (tels que ses objectifs, désirs et valeurs) coïncide avec certains aspects de l’histoire du groupe et représente ainsi une synthèse des expériences idiosyncrasiques et des expériences collectives. Un aspect typique de la pensée de fond est qu’elle est produite en association avec une représentation sociale spontanément donnée par un répondant. Si nous demandons à un répondant de produire un réseau associatif à partir d’une représentation ou d’une catégorie qu’il n’a pas produite, il expérimentera un vide psychique total, parce que cette catégorie dans la vie quotidienne n’a pas de réalité pour elle ou lui. En revanche, quand c’est la personne elle-même qui produit un mot ou une catégorie, la pensée de fond qui accompagne cette production donne un sens de réalité ou de vérité aux représentations qu’elle se fait du monde et d’elle En effet, le contenu de la pensée de fond est amené à la conscience claire pour fournir des arguments et des preuves claires comme évidence d’une vérité ou réalité vécue. En revanche, les autres connaissances que peut avoir une personne sur le monde mais externes à la pensée de fond, peuvent être reconnues comme possédant une certaine vérité mais ne sont pas opérationnelles pour donner un sentiment de réalité ou fournir ce qu’on appelle une vision du monde.

 

La différence entre les représentations du monde social enracinées dans la pensée de fond et celles qui ne le sont pas, nous amène à distinguer entre l’environnement interne opératoire (EIO) d’une personne et son environnement interne non opératoire. Ce dernier fait partie des connaissances qu’une personne peut avoir sur le monde mais ne fait pas partie de son système motivationnel, c'est-à-dire chargées affectivement. Par contre, l’Environnement Interne Opératoire apparaît comme le fondement dans lequel le système motivationnel d’une personne (par exemple, ses buts, désirs et  valeurs) rencontre certaines caractéristiques de l'histoire d'un groupe, représentant ainsi une synthèse d'expériences particulières et collectives.

 

Le rôle de la pensée de fond dans la construction d’une identité : égomorphisme, sociomorphisme et recodage dans les représentations d’un groupe d’appartenance

 

Comme mentionné ailleurs (Zavalloni 1975, 1980; Zavalloni et Louis-Guérin 1979, 1983), l'analyse des protocoles révèle que les réponses ou les catégories décrivant des groupes d'identité (par exemple, "Nous les français nous sommes ...", "Nous les femmes nous sommes ..."), mettent à jour un groupe d'images et de souvenirs dont le contenu décrit non pas le groupe comme tel, mais les projets de la personne, ses intérêts et sa motivation. Pour décrire ce résultat, nous avons forgé le concept  d’égomorphisme des représentations du groupe, qui est relié à un autre résultat à savoir l'existence d'un mécanisme de recodage, par lequel les groupes stimuli sont retraduits dans des sous-groupes particuliers qui sont importants dans l'espace de vie de la personne interrogée. Si l’on pousse l’investigation, on voit que ces sous-groupes renvoient à des individus particuliers (prototypes identitaires). L'égomorphisme des représentations d’un groupe, le recodage du groupe et la sélection  des prototypes identitaires constituent des mécanismes spécifiques au système identitaire dont les personnes interrogées ne sont pas conscientes avant d’être exposées aux résultats de leur analyse égologique.

 

L’égomorphisme des représentations du groupe qui est bien représenté dans le texte de Freud : « ..parce que j’étais un Juif.., en tant que Juif.. », n’est possible que parce que le Soi est sociomorphique, c'est-à-dire, se construit à partir d’éléments de l’environnement socioculturel. Le processus à travers lequel un contenu particulier est mémorisé dans la mémoire à long terme comme une dimension de l’identité peut être reconstruit de la façon suivante : la personne durant les différents stades du développement - l’enfance, l’adolescence et le début de l’age adulte - centre son intérêt sur certains aspects de l’environnement socioculturel qui deviennent un projet de vie et, comme tels, possèdent une qualité émotionnelle (motivationnelle) forte.

 

C’est cette dimension affective qui rend compte de la saillance psychologique de certains éléments de l’environnement, notamment de la vie et des actes des modèles ou des héros culturels qui deviennent au sens réel des prototypes identitaires.

 

Chaque fois que la personne au cours de son développement pense à elle-même, à travers des projets qui lui sont importants et motivants, ces éléments de l’environnement mémorisés sont activés dans le cerveau comme des représentations mentales. Les caractéristiques réelles ou imaginaires des prototypes identitaires sont à la base du contenu psychologique qui va être choisi, retenu, reconstruit, idéalisé comme représentation du groupe et en même temps éprouvé par la personne comme un composant actuel ou potentiel du Soi.

 

Le rôle des prototypes identitaires dans la construction des identités personnelles et collectives est, de façon éclatante, illustré par Sartre dans une conversation enregistrée avec Simone de Beauvoir lorsqu’il dit à propos de sa jeunesse : "les vies de Victor Hugo, Zola, Chateaubriand étaient très importantes pour moi"., "leurs vies ont constitué une synthèse qui va produire une vie qui devait être la mienne. J'ai conduit ma vie selon ces modèles." (Beauvoir 1981, p. 209.).

 

L'expérience psychologique des prototypes identitaires peut être décrite dans son commencement, par exemple, dans l'adolescence, comme l'activation des caractéristiques du soi ou des images qui agissent continuellement en réciprocité avec celles des héros culturels. Dans l'adolescence, ces prototypes sont garants des projets du soi, mais simultanément ces mêmes prototypes sont activés quand le centre d'attention porte sur des groupes d'identité. C'est-à-dire, les images des héros culturels sont activées en même temps en relation avec les projets personnels et les descriptions du groupe (les écrivains dans la citation de Sartre).

 

Les prototypes identitaires jouent donc un rôle de médiation dans la construction simultanée des représentations de l’identité tant collective que personnelle.


On peut dire que, au niveau neural, Alter comme partie de l'environnement socioculturel, est en quelque sorte indissociable du Soi et contribue à la construction de l'identité personnelle à travers ce qui pourrait, provisoirement, être appelé une identité quasi-hallucinatoire. Le souvenir de la source externe des projets et des caractéristiques en relation avec une identité quasi-hallucinatoire est conservée comme pensée de fond et investie d’une résonance affective qui se produit à chaque fois que ce contenu est sollicité tout au long de la vie.

 

L’analyse psycho-contextuelle révèle aussi une interaction réciproque entre l'identité personnelle et collective qui est le résultat d'une propriété général de la conscience, à savoir la réversibilité de la pensée manifeste et de la pensée de fond.

 

Lorsque l'attention d'une personne est centrée sur la signification d'un groupe identitaire, par exemple tel que « nous les hommes », « nous les français » ou  « nous les femmes », certaines caractéristiques du groupe vont apparaître  reflétant ses intérêts de vie et seront ressentis à la périphérie de la conscience (la pensée de fond) comme possédant une connotation affective forte que j'appellerais la résonance identitaire. Si, à l'inverse, l'attention d'une personne se centre sur le Soi et ses projets, l'histoire du groupe et les prototypes identitaires seront activés en pensée de fond comme données chargées d’une résonance affective.

 

La résonance et le sentiment d’identité


La réversibilité de la pensée manifeste et de la pensée de fond se traduit dans le domaine de l'identité comme une réversibilité entre le Je et le Nous et entre le Soi et les Autres. Autrement dit, chaque information emmagasinée dans la mémoire à long terme concernant les réalisations culturelles et les performances d'un groupe identitaire et correspondant à un projet de vie d'une personne, est activée inconsciemment lorsque l'attention est centrée sur le soi et ses projets. De nouveau l'entrevue de Sartre (

Ces déclarations ont été produites dans une situation d'entrevue dans laquelle on demandait à Sartre de se centrer sur le Soi. Cela représente un renversement de l’analyse psycho-contextuelle qui commence en demandant à la personne interrogée de se concentrer sur des groupes d'identité. On peut voir en action la réversibilité Soi-Groupe dans l'apparition spontanée des hommes comme identité collective (recodé comme ayant du génie) et des prototypes identitaires (Balzac, Bossuet) en association avec le Soi. Cette association se fait sur la base du principe de réversibilité entre le Je et le  Nous, basée sur le co-activation de la pensée manifeste et de la pensée de fond. Ainsi de cette façon, le Soi hérite au niveau psychologique de l'identité des membres remarquables de son groupe.

D'autre part, à cause de la réversibilité entre la pensée manifeste et la pensée de fond, la résonance identitaire qui accompagne l'activation mentale des buts et des projets d'une personne, sera transférée au groupe quand l'attention de la personne s'y concentre.  Ce mécanisme peut expliquer l'expérience de l’attraction "irrésistible" qu’un groupe d’appartenance peut exercer et "les nombreuses forces émotionnelles obscures d’autant plus puissantes qu’elles ne peuvent être exprimés dans des mots", notées par Freud. La co-activation de la pensée manifeste et de la pensée de fond constitue la base de l'individuation tout en rendant compte des caractéristiques sociomorphiques du Soi ("parce que j'étais un Juif ..., comme un Juif j'étais ...") et de l'égomorphisme des représentations du groupe.

 

Puisque une personne sélectionne et emmagasine dans la mémoire à long terme uniquement les caractéristiques des groupes d’appartenance qui coïncident avec ses idéaux, lorsqu’elle pense à l’un ou l’autre de ces groupes, la résonance identitaire propre à un tel va s’activer. En conséquence, la construction égomorphique de l’identité collective est symétrique à la construction sociomorphique du Soi.

 

La réversibilité psychologique du Je et du Nous peut nous aider à expliquer une autre facette de l'identité sociale, les liens émotionnels qui lient les membres d'un  même groupe dans la vie sociale.

 

La résonance identitaire est une émotion élémentaire qui prend la forme de sentiments différenciés selon les référents activés. Elle sera éprouvée comme de l'intérêt, de la passion, de l'enthousiasme pour la tâche de son choix, l’amour de son pays, la fierté nationale, ethnique ou masculine, etc. Elle peut aussi évoquer le sentiment d'un destin commun, la complicité ou la solidarité.

 

Pour récapituler cette transaction continuelle entre une personne et son environnement socioculturel, on peut dire que le contenu subconscient du Je privé, agit comme un filtre sélecteur des caractéristiques du Nous collectif et la mémoire collective nourrit le Je privé constituant la base de ce qui est vaguement appelée "le sentiment d'identité". La réversibilité du Je et du Nous, qui est possible grâce à la réversibilité entre la pensée de fond et la pensée manifeste, constitue le mécanisme de base qui mène de l'identité collective à l'identité personnelle et sous-tend ce qu’on a désigné de façon imprécise  l'identification. La pensée de fond et la pensée manifeste constituent des modalités de la conscience à travers lesquelles l’environnement interne opératoire, comme contenu psychologique se forme, autant par différenciation et contraste que par ressemblance. L'opposition binaire entre le Soi et le Non-Soi, le positif et le négatif, sont à la base de la construction identitaire tant collective que personnelle. L'analyse des protocoles a montré que n'importe quelle caractéristique positive attribuée à un groupe d'identité ou au Soi, par exemple l'intelligence ou large d'esprit, active simultanément son contraire négatif dans la pensée de fond. Cela signifie que quoi que ce soit de perçu comme négatif dans le monde est indissociable de ce qu'on considère comme important et ayant de la valeur. Le mécanisme qui entre en jeu ici est activé comme une pensée automatique, involontaire, le résultat d'une configuration élémentaire, neurale qui provoque une prédisposition à évaluer les autres (non membres des groupes auxquels on appartient) dans un certain registre négatif pré-établi par le contenu positif égomorphique des représentations de Soi et des groupes auxquels on s’identifie. Ainsi, dans l'exemple cité ci-dessus, l'opposé de l’intelligence serait la stupidité ou quelque chose de semblable et cette catégorie serait plus saillante que tout autre catégorie pour décrire certains groupes d’altérité qui ne font pas partie du pôle positif de l’environnement interne opératoire de la personne interrogée.


Opposition, extériorité et relationalité comme dimensions des représentations de l’altérité

Ces représentations négatives précodées sont, pour ainsi dire, à la recherche de référents qui peuvent devenir des prototypes différentiels. Il existe, donc là, une prédisposition psychologique pour les préjugés envers certains groupes d’altérité (ou groupe de non-identité). De plus, même quand un groupe particulier de non-identité n'est pas perçu à travers l'activation des catégories d'opposition et de différenciation, il est représenté d'une façon structurellement différente d'un groupe d'identité. Car les groupes d'identité sont inscrits dans le psychisme à travers un recodage qui peut exprimer les idéaux du Soi (un emprunt aux prototypes idéaux) et possède une forte résonance affective. Au contraire, les groupes de non-identité sont recodé à travers des catégories qui décrivent des individus ordinaires directement ou indirectement connus par la personne interrogée, avec leurs faiblesses humaines.

Il y a également une autre différence importante dans les représentations de l'identité et des groupes de non-identité: les premiers sont perçus à travers des catégories de l’Etre et les seconds en termes relationnels.

 

Les représentations des groupes d'identité reflètent des projets et des intérêts du Soi essentiels et, à cause de cette communauté avec le Soi, possèdent une forte résonance affective. De plus, leur association avec la pensée de fond fournit une dimension de profondeur, en fait, une troisième dimension de conscience de Soi. Au contraire, les groupes de non-identité mettent en évidence des représentations qui sont relationnelles au Soi. C'est-à-dire, ils sont perçus comme source de satisfaction ou de frustration pour le Soi, mais ne peuvent pas être conçues dans le psychisme par des catégories qui exprimeraient l'expérience d'Etre. Les catégories d'être sont épuisées dans la conscience comme le contenu du Soi et du même (les groupes d'identité). La capacité à prendre la place de l'autre est limitée à l’Alter identitaire, en tant qu’il partage certaines identités collectives (ethniques, sexuelles, professionnelles, etc.).  Les groupes de non-identité n'évoquent pas de représentations égomorphiques et n’activent pas une pensée de fond qui renvoie à l’intériorité ; penser à l’Être de ces groupes produit un blanc, un sentiment de vide. Même si certains groupes de non-identité peuvent ne pas constituer des prototypes de différentiation ou un pôle négatif d’opposition binaire, ils n'activent pas dans la conscience des caractéristiques familières et valorisées, enracinées dans la biographie d'une personne qui sont nourris par le Soi et qui nourrissent le Soi. Les groupes de non-identité comme objets de représentations sont déshumanisés par la simple activation d'un contenu psychologique qui est l’expression de pensées et de souvenirs involontaires, mais frappe la conscience comme étant un reflet de la réalité. Il est important de se rappeler que les trois mécanismes identitaires : égomorphisme, recodage et opposition binaire, fonctionnent simultanément dans une représentation synthétique d’un groupe dont la saillance ou la facilitation à apparaître sont indissociables de sa résonance affective et motivationnelle. De plus, bien qu'ils puissent être reconnus comme des mécanismes distincts, en fait, ils fonctionnent de façon synthétique.

 

L'action simultanée des mécanismes identitaires, des prototypes d'identité et de leur résonance affective, constitue un fait fondamental dans la représentation des groupes d’identité et de non-identité.

 

La culture comme amplification, résonance et pouvoir

 

Les représentations des groupes sociaux peuvent refléter des pensées personnelles ou être produites comme écrits et deviennent dans ce cas une partie de la culture comme œuvres d’art, idéologies ou connaissances et constituent des identités collectives. Quand des prédispositions psychologiques sont extériorisées comme objets culturels, un point de vue subjectif est transformé comme produits objectifs et culturels. Par rapport aux identités collectives, les résultats des mécanismes identitaires apparaîtront alors comme émanant du monde externe et comme faisant partie de l'environnement, un reflet de la réalité.

 

Le rapport entre une personne et son environnement socioculturel est une activité continue, tout au long de la vie guidée par la recherche d'éléments compatibles. Dans ce sens, le discours culturel amplifie la prédisposition psychologique à vivre le monde social sous l'angle du même. La psychologie comme science n'était pas équipée pour étudier ces processus interactifs à long terme. L’analyse psycho-contextuelle constitue un commencement dans cette direction, en montrant de façon concrète comment une personne construit son identité et sa vision du monde à partir des représentations sociales médiatisées par des prototypes identitaires qui deviennent acteurs culturels. L’environnement socioculturel produit tout au long de la vie un effet d’amplification et de résonance pour les composantes de l’environnement interne opératoire. Chacun (e) va sélectionner et faire vivre, les informations, connaissances et représentations qui sont compatibles avec son environnement interne opératoire comme si elles étaient les seules choses dans la vie qui sont intéressantes, valables et réelles. En contraste, le reste est perçu comme ennuyeux, d'aucun intérêt et faux.

 

Les producteurs de culture, comme les artistes, les philosophes ou les scientifiques, extériorisent leur environnement interne opératoire grâce à une forte motivation qui les fait interpeller le monde.  Cela nous mène à la notion d'un isomorphisme entre les identités individuelles et collectives, basé sur la similitude structurelle entre l’environnement interne opératoire des producteurs et des consommateurs de culture et la description de la nature humaine inscrite dans les œuvres d'art, la connaissance ou l'idéologie. Le rôle de la pensée de fond et des mécanismes identitaires se déploie non seulement dans les analyses des protocoles individuels. Mais on peut les retracer et les reconnaître dans divers produits culturels ou il est question d’identité et de représentations sociales. Les représentations culturelles sont crées par des individus qui reflètent dans leurs œuvres les contraintes des mécanismes identitaires. Une fois détectés ces mécanismes nous permettent de comprendre le contexte cognitif et affectif à la base du discours idéologique ou culturel sur l'identité collective, par exemple, le nationalisme ou les préjugés ethniques, religieux ou sexistes, etc.

 

Beauvoir 1981) offre une bonne illustration : Je me considérai comme un génie. C'est une idée qui m'est venue très jeune ; elle naissait de l'idée de mes grands frères les écrivains, alors que j'étais moi-même écrivain. Je pensais qu'un Balzac, un Bossuet devait être égalé par moi, et par conséquent je serais ce qu'on appelle un génie.( p.313) Je pense que, en fait chacun a en soi, dans son corps, dans sa personne, dans sa conscience, de quoi être sinon un génie en tous cas un homme réel, un homme avec des qualités d'homme. (p.316). Chaque fois que j’ai ressenti une attirance pour l’enthousiasme national, je me suis efforcé de la refouler comme néfaste et pernicieuse, alarmé par les exemples d’avertissements des peuples parmi lesquels nous vivons, nous autres Juifs. Mais il restait quantité d’autres choses qui rendaient irrésistibles l’attraction qu’exerçaient sur Soi les Juifs et le judaïsme – de nombreuses forces émotives obscures d’autant plus puissantes qu’elles ne pouvaient s’exprimer dans des mots tout autant que dans une conscience claire d’une identité intérieure,  abritée dans l’intimité d’une construction mentale commune. Et au-delà, il y avait la perception que c’était à ma seule nature juive que je devais deux caractéristiques qui me furent indispensable dans le cours difficile de ma vie. Parce que j’étais Juif, je me suis trouvé libre de nombreux préjugés qui ont limité d’autres dans leurs pratiques intellectuelles; et, en tant que Juif, j’étais disposé à joindre l’opposition et à faire des choses sans l’accord de la « majorité compacte ». (Freud 1959, p. 273. Traduction libre).
Par Marisa Zavalloni - Publié dans : extraits - Communauté : Ego-Ecologie
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Samedi 28 mars 2009 6 28 /03 /2009 00:18

Ce document fait partie du livre Ego-écologie et identité, une approche naturaliste, publié par Marisa Zavalloni au PUF dans la collection "Psychologie Sociale" en 2007


Introduction
Les processus identitaires sont au cœur de la subjectivité humaine et constituent la partie d’un ensemble psychique et organique dont la fonction est d’interagir avec l’environnement. Le système identitaire, à la fois produit et instrument de cette activité transactionnelle, peut être vu comme un espace de mémoire qui s’amplifie progressivement dans cette transaction avec le monde externe tout en agissant sur celui-ci. Le phénomène identitaire suscite fascination et inquiétude dans le monde où l'on observe ses effets exaltants ou dévastateurs mais sans une compréhension véritable des mécanismes qui les produisent. Si l'on déplace le regard de la collectivité à l’individu dans sa singularité, un mystère tout aussi troublant apparaît. Comment comprendre cette passion qui accompagne notre faire et notre dire lorsqu'on touche aux appartenances nationales, sexuelles, ethniques ou religieuses ? Comment comprendre le sentiment de réalité qui investit certaines de nos croyances ? 


Le but de cet ouvrage est de montrer comment derrière des discours diversifiés, nous pouvons déceler des principes créateurs et régulateurs et découvrir, en partie, le code psychologique de notre “être” au monde. Ce code psychologique émerge empiriquement autour des représentations du social à travers une méthode dialogique, l’analyse psycho-contextuelle, qui opère à l'aide d’un protocole d’entretiens, tout en étant adaptable à l’analyse de documents textuels. Cette posture dialogique accompagne l’investigateur et son sujet dans une trajectoire qui nous conduit des représentations du monde social à leur contexte expérientiel, à leur vivre dans l’esprit comme outils transactionnels, jusqu’aux conditions de leur production. Elle nous conduit à la dynamique subconsciente qui anime nos désirs, nos croyances et nos actions en interaction constante avec le monde qui nous entoure. Cet ouvrage est une invitation pour faire de la psychologie d’une manière différente. La psychologie traditionnelle nous a habitués à des conventions méthodologiques telles que les“ indicateurs ” et les “ variables ” de type réactif, inventées pour produire des construits hypothétiques représentant des généralités plus ou moins fictives. En contraste, en adoptant une épistémologie naturaliste[1], l’analyse psycho-contextuelle choisit comme objet d’étude les représentations sociales pour montrer la nature transactionnelle des processus identitaires en déployant leur contexte psychologique. Nous pouvons, ainsi, les suivre dans leur trajectoire qui touche une multiplicité de cibles d’ordre psychologique et sociale pour aboutir à un modèle du système identitaire comme entité transactionnelle située dans un horizon socio-historique. Il s’agit d’extraire les dimensions psychologiques, extralinguistiques et structurales, qui sont à l’œuvre dans un récit complexe qui va de l’histoire de vie à l’expression de désirs, de projets et de sentiments. Une psychologie naturaliste verra ainsi le jour, qui pourra montrer comment un système avec ses structures et ses processus généraux cohabite étroitement avec l’unique, l’individuel, l’incommensurable, dans toute sa profondeur. Nous pouvons, alors, reconnecter ce que la psychologie conventionnelle a séparé par des choix analytiques arbitraires. On pourra observer comment la mémoire, l’affect, la cognition, les croyances, les projets, l’action, le Soi, les attitudes, l’engagement, opèrent en simultanéité comme des complexes identitaires vivant à l’arrière plan des représentations du monde social.  Il devient alors possible de saisir comment en psychologie, l’unique et le général se conjuguent et voir comment une multiplicité de facteurs s’active simultanément pour se déployer ensuite dans un récit tout à fait unique par son contenu. Mais cette unicité ouvre aussi des voies interprétatives qui touchent à l’ordre social, historique et culturel qui en constituent le contexte. 

L’analyse psycho-contextuelle permet, ainsi, de voir comment une seule représentation du monde sociale peut se révéler, dans certaines conditions, comme une unité multifonctionnelle et dynamique qui nous ouvre des passages entre le système identitaire, l’espace socio-culturel et le fonctionnement mental. Le regard du chercheur peut, alors, s’engager dans des voies multiples pour donner naissance à une psychologie du lien vivant remplaçant la psychologie des variables artificielles et des visées étroites. On réalise alors que la réponse à des questions psychologiques portant sur le pourquoi d’une certaine représentation ou d’une certaine croyance se trouve dans le déploiement de son horizon psychologique de pertinence combiné à sa généalogie se situant dans un horizon socio-historique. L’expérience de vie du système identitaire se joue dans une oscillation continue entre le social et le personnel. En choisissant comme unités de recherche les représentations du social et en les soumettant à l’analyse psycho-contextuelle, émergent des unités multi- fonctionnelles et dynamiques qui nous permettent d’interroger non seulement le système identitaire et l’espace socio-culturel mais aussi nous rapprochent du corps biologique, physiologique et neural. En remplaçant la“ mise en variables ” et les construits hypothétiques, qui restent les outils ordinaires  de la psychologie, par des mots concrets, des discours véritables, on peut renouer le dialogue avec le dernier Vigotsky qui reprochait à celle-ci  d’étudier la  pensée comme étant  « séparée de la plénitude de la vie réelle, des motifs vivants, des intérêts et des attractions du penseur humain», et, écrit-il plus loin  « La séparation du coté intellectuel de notre conscience de son coté affectif et volitif est un des défauts fondamentaux de toute la psychologie traditionnelle »[2]. Ce défi reste encore vif aujourd’hui et il implique la découverte de principes élémentaires de la vie mentale qui puissent refléter sa“ relative ” complexité. 

Comme premier pas dans cette direction, nous introduirons le circuit affectif-représentationnel, ou complexe identitaire, qui est l’unité dynamique d’un système de mémoire spécifique au système identitaire appelé la mémoire é-motionelle. Ce système constitue un outil transactionnel opérant via un mécanisme de résonance agissant simultanément sur le monde interne et le monde externe. La présentation des caractéristiques opératoires de la mémoire é-motionelle est la contribution essentielle de cet ouvrage.   Nous avons là un modèle psychologique qui est plus apte à ébranler les pratiques de la psychologie traditionnelle que les alternatives offertes par ses critiques devenus de plus en plus nombreux. Ceux-ci ont préféré abandonner complètement le champ psychologique et se tourner soit vers l’herméneutique ou le tout est langage, soit le post-modernisme. Mais l’herméneutique et les autres sciences interprétatives ne sont pas pour autant équipées pour poser les questions psychologiques. Cela a permis aux traditionalistes de la psychologie de se défendre fortement en clamant sa scientificité : certes, pensent-ils, elle est réductionniste, basée sur des construits hypothétiques fictifs, mais la science est ainsi faite disent-ils à tort. En effet, seulement une psychologie naturaliste et réaliste pourra dialoguer avec la science neurobiologique, aujourd’hui à l’avant-garde des études cognitives même dans leur dimension sociale, puisque l’on peut observer à l’aide des nouvelles technologies comment des croyances et des sentiments activent différentes zones neuronales.  En proposant la perspective ego-écologique nous espérons contribuer à développer une psychologie de la conscience et du vivant et montrer qu’il est possible de construire une psychologie naturaliste et scientifique qui rencontre les exigences de la preuve et de la validité. Tout d’abord, il s’agit de renverser la position de départ : ce qui était à la périphérie ou même hors champ selon la tradition, à savoir les mots réels concrets vont devenir le centre de l’analyse. Ensuite, la tâche du chercheur change : il n’est plus appelé à interpréter des résultats statistiques, à leur insuffler le sens qu’il est capable d’élaborer mais va chercher à déployer le contexte sous-jacent de ces mots concrets pour en comprendre le sens subjectif, la genèse et le fonctionnement psychologique. Cela nous permet de passer des données du premier degré, sur lesquelles repose toute la psychologie traditionnelle (mais aussi les alternatives considérant que tout est langage ou dialogue) aux données du second degré qui fondent l’approche ego-écologique. Ces données représentent la pensée de fond comme lieu où la pensée et le langage s’entrecroisent dans l’expérience vécue du monde social. 

L’analyse psycho-contextuelle, en partant des représentations que chacun de nous se fait des groupes sociaux, permet de déployer les divers contextes qui les activent et leur donnent leur charge affective. Ainsi, à partir d’un seul mot, d’une seule unité représentationnelle produite pour décrire des groupes sociaux nous pénétrons dans le domaine de la mémoire personnelle et collective mais aussi dans celui des projets, des préférences, de l’histoire de vie, des valeurs et d’une volonté d’interpellation du monde. Une narrative complexe, multidimensionnelle et affectivement chargée se déploie à partir de ce mot et apparaît comme une unité dynamique oscillant continuellement entre différents domaines du social et du personnel. Chaque unité représentationnelle peut alors révéler, une fois contextualisée, un complexe identitaire. Cela permet de dépasser le statut sémantique de la représentation pour accéder à un circuit affectif-représentationnel dont les éléments s’activent de manière automatique et inconsciente comme pensée de fond à l’arrière-plan de la conscience. L’analyse psycho-contextuelle permet donc, d’observer à l’œuvre et d’une manière naturaliste les dimensions extra-linguistiques d’ordre psychologique qui accompagnent le langage dans les processus identitaires. Les processus vivants de la pensée que la tradition nomothétique de la psychologie traditionnelle avait occultés en étudiant l’individu comme une simple intersection dans une population statistiquement définie deviennent visibles. Le renversement dans le choix des unités d’analyse propre à l’égo-écologie, rend visible la convergence et la simultanéité d’une multiplicité de dimensions psychologiques autour d’un seul énoncé linguistique. Il en résulte une conséquence importante. Ce que la psychologie traditionnelle cataloguait comme étant des domaines distincts : les attitudes, la motivation, le Soi, les valeurs et ainsi de suite, apparaissent comme des moments de la vie d’un mot identitaire. Nous pouvons observer in vivo comment dans chaque groupe ou collectivité des mots-forces qui se prolongent dans des productions culturelles vont être réappropriés et réinterprétés par la personne en fonction d’une histoire et d’un projet.  En partant de protocoles individuels d’analyse, nous pouvons aussi voir les distorsions et les transferts de sens que subissent certains mots lorsqu’ils passent dans la sphère publique, circulent et se transforment selon les vicissitudes de l’histoire et de l’usage. Ce qui émerge alors, dans l’agencement de ces mots et de leurs contextes représentationnels, c’est bel et bien un système vivant en tension agoniste avec le monde. Comme toute cellule vivante, les mots identitaires et leurs réseaux ne sont pas statiques : les souvenirs du passé deviennent des éléments fonctionnels du présent et expriment une relation vivante, parfois même pugnace vis-à-vis de l’environnement culturel, énergisant une présence dialogique dans le monde. Si les circuits affectifs-représentationnels, se déployant autour des représentations sociales comme complexes identitaires, ont émergé à partir de l’analyse psycho-contextuelle, il fallait encore montrer qu’ils existent indépendamment de toute intervention du chercheur(e) avec les sujets étudiés. Autrement, dit il fallait prouver qu’ils n’étaient pas des artefacts d’une méthode particulière. La preuve ultime, nous ne pouvions la trouver que si, dans des textes produits indépendamment et à des périodes différentes par un même auteur, les mêmes mots réapparaissaient dans tous les contextes antérieurement identifiés comme faisant partie du circuit - affectif représentationnel. C’est l’objectif poursuivi dans la deuxième partie de ce livre où nous présenterons l’analyse de certains mots qui apparaissent dans les écrits de Nietzsche, Sartre, de quelques romantiques allemands et dans les épîtres pauliniennes. Cette analyse va nous permettre de confirmer, par une analyse textuelle, l’existence de circuits affectifs représentationnels dans la vie mentale de ces auteurs.

Dans l’analyse textuelle, l’étude des processus identitaires se déplace sur un objet culturel. Il nous conduit, ainsi, de l’œuvre à l’auteur. Le cycle personne-culture-personne se referme en nous révélant, dans toute son ampleur, la dynamique interactive qui se joue entre l’identité personnelle et l’environnement socio-culturel se traduisant par des effets de résonance. On pourrait dire que c’est l’objet étudié : l’identité comme synonyme de la subjectivité humaine qui a imposé et donné forme à une psychologie du lien vivant entre le corps et langage et entre les différentes dimensions de l’existence pensantes, affectives et actionnelles. A travers une méthodologie qui nous permet d’observer l’activité extralinguistique des mots en explorant ce qui vit à leur périphérie, nous pouvons ainsi accéder au fonctionnement de l’inconscient cognitif, le moteur caché de la conscience et de la subjectivité.

 




[1]Une tradition que l’on peut faire remonter aux études de William James sur les états de conscience et qui est reprise aujourd’hui par la science cognitive.  W. James, The Principles of Psychology, Cambridge & London, Harvard University Press, 1981.

 

[2] L.Vigotsky, Language and thought, Cambridge,  MIT Press, 1984, p.189 Ce constat l’avait amené à critiquer ses propres travaux et le temps ne lui aura pas permis de traduire sa critique dans une psychologie nouvelle.




 

 


Par Marisa Zavalloni - Publié dans : extraits - Communauté : Ego-Ecologie
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Vendredi 27 mars 2009 5 27 /03 /2009 21:29

Le texte est tiré de divers articles et livres de Marisa Zavalloni et de Christiane Louis-Guerin


L'individu n'est pas un récepteur passif mais bien au contraire crée activement son monde. Comme acteur social engagé dans un projet, des luttes et des conflits, il participe à la mise en question et à la transformation de ces significations. L'analyse égo-écologique se situe au niveau de l'acteur individuel pour chercher à explorer l'ancrage psychologique des représentations. En effet, le discours public et les éléments de sens qui sont diffusés dans la société sont réappropriés et transformés par chacun selon son vécu et ses propres objectifs et projets de vie. C'est ce signifié particulier, comme mémoire é/motionnelle du monde et des rapports avec l'environnement que l'analyse égo-écologique étudie.

La question que l'on se pose est comment une personne, membre d'une société et d'une culture données et évoluant dans un certain milieu, élabore une image de soi et de son environnement dans laquelle sont mis en scène des objets, des êtres et des activités qui ont un sens et une valeur par rapport à une histoire et à un projet personnels. Les représentations ne sont pas seulement des idées, une traduction mentale d'une réalité extérieure perçue mais renvoient à tout un espace imaginaire et symbolique, à une création qui exprime en même temps des valeurs, une conception de soi et du monde. C'est cet espace imaginaire et symbolique qui sous-tend et accompagne en tant que pensée de fond les représentations d'une personne que l'analyse égo-écologique vise précisément à explorer et  à déployer. Chacun se définit et est défini pour et par les autres par rapport à un NOUS. Mais ce NOUS, ce groupe, cette collectivité, cet environnement ou territoire auquel on appartient et avec qui on s'identifie: c'est qui, c'est quoi? quels sont les marqueurs (qualités ou propriétés) qui les définissent et permet de les reconnaître? à quels symboles et insignes d'existence, ils renvoient? où se situent les bornes qui délimitent les frontières entre le NOUS et EUX, les AUTRES?

 La première partie de l'analyse égo-écologique (phase 1 et 2), a pour but de saisir le découpage qui est fait par un individu de son environnement et du monde dans lesquels il vit et évolue. Notamment, elle permet de voir avec qui et quoi la personne s'identifie, ce qu'elle s'approprie et valorise pour elle-même, sa communauté et son environnement et milieu de vie. Parallèlement à cet ensemble constitutif du soi individuel et collectif qui forme l'univers de vie d'une personne et son monde privé, il existe en corrélation et consubstantiellement la structure de l'altérité. C'est à dire les autres, les choses ou les gens dont on se dissocie, que l'on perçoit comme différents, étrangers.

Au delà de l'inventaire des traits objectifs (apparence physique, langue, coutume...) ou des traits subjectifs (sentiments, expériences, projets...), la production de l'identité d'un groupe ou d'une personne implique sa capacité à se reconnaître dans son environnement. L'environnement n'est donc pas seulement une donnée factuelle mais renvoie à tout un imaginaire et à une symbolique fortement investies émotivement. La représentation du monde, de son environnement et de soi-même sont toujours liées. En effet, pour se représenter elle-même, une personne doit se situer dans le monde et dans son environnement. Ainsi, chaque groupe ou individu définit et élabore une image du monde naturel et de l'univers dans lesquels il vit, en cherchant d'en faire un ensemble cohérent et logique dans lequel les objets, les personnages, les lieux qui ont un sens et sont importants à la vie, trouvent place.

 Pour reconstituer l'univers de vie subjectif d'une personne, l'égo-écologie explore simultanément les groupes auxquels s'identifie une personne, ceux dont elle se dissocie, différencie ou s'oppose et les attributs ou caractéristiques qu'elle partage ou pas avec les personnes prototypes de ces groupes. Ensuite, le modèle égo-écologique développé permet de voir comment les représentations de l'environnement s'imbriquent avec les représentations de soi, les projets et les aspirations, les stress, peurs ou menaces. Il permet de voir ce qui est valorisé dans l'environnement pour soi et le groupe avec lequel on s'identifie mais en même temps ce qui est dévalorisé et perçu comme une menace plus ou moins directe pour l'identité et les valeurs personnelles et celles de son groupe d'appartenance. On peut voir, en particulier, comment les menaces perçues se mêlent ou renforcent des conflits personnels ou d'autres victimisations d'origine externe (discrimination, exploitation, stress au travail...). On peut aussi déterminer comment les projets de vie, les motivations, les aspirations et autres dimensions existentielles du soi interagissent avec les représentations et les attitudes face au monde. 

Mais ce qui fait la spécificité et l'originalité de l'approche égo-écologique, c'est de pouvoir identifier pour chaque individu et groupe quels sont les mots-clefs ou mots-valeur qu'il (elle) utilise pour donner un sens, interpréter et évaluer ce qui lui arrive et arrive aux autres. On s'aperçoit que chacun de nous utilise ainsi quelques mots importants qui reviennent sans cesse dans le discours pour parler aussi bien de soi, des autres que du monde en général. Par exemple, pour une personne le mot "altruisme" va fonctionner de cette façon. Il lui sert à se décrire (je suis altruiste) mais en même temps à évaluer et classer les autres: ceux qui sont corrects que j'aime ou apprécie (les altruistes) et les autres qui ne sont pas corrects, que je n'aime pas (qui ont des caractéristiques opposées). Le mot fonctionne également comme motivation pour déterminer des actions (aider les autres,  dénoncer la discrimination ou l'oppression, bénévolat...) et certains projets de vie (engagement social ...). Enfin, il fonctionne comme valeurs (ce que l'on doit être et ce qu'il faut faire pour être correct, ce que j'aspire à être...).

Nous voyons, donc, que le mot "altruiste" ici a un rôle multifonctionnel dans l'identité de cette personne. Il sert:  1) à découper son environnement social et physique selon des ensembles ou regroupements avec lesquels elle s'identifie (ce qui fait partie de soi, de son groupe et de son univers) et inversement ceux dont elle se dissocie, se différencie ou s'oppose (ce qui est exclu, rejeté, opposé, ce qui fait partie de l'autre, l'étrange ou l'étranger);  2) à classer ce qui est positif ou négatif et ordonner selon une hiérarchie ce qui semble plus ou moins important ou essentiel pour soi, sa collectivité et son environnement. On obtient, ici, le système de valeurs de la personne. Ce système de valeurs renvoie non seulement aux qualités et réalisations passées et présentes mais également au désirable: ce que l'on souhaite, attend, recherche, favorise; les ambitions et projets personnels ou collectifs. Il renvoie aussi inversement à ce que la personne dans son environnement et pour elle-même, rejette, fuit, méprise, ce qu'elle craint et déprécie. On a ici, en même temps que le système de valeurs, les projets, buts et aspirations qui motivent les actions. Le champ de vie d'une personne se structure, ainsi, en zones plus ou moins attractives ou répulsives qui constituent des motivations ou des freins selon les opportunités ou contraintes. La méthode utilisée va permettre de déployer cet univers psychologique issu de la rencontre de l'individu et de son environnement.

On peut penser que, comme pour chaque individu, il existe pour chaque groupe ou collectivité des mots-forces ou mots-valeurs typiques qui se prolongent dans des productions culturelles (Zavalloni 1986a). L'analyse égo-égologique permet d'identifier ces mots et ensuite, voir comment ils sont réappropriés et réinterprétés par une personne en fonction d'une histoire et d'un projet. De la même façon, en partant d'une analyse individuelle, nous pouvons voir les distorsions que subissent certains mots inédits et les transferts de sens lorsqu'ils passent dans la sphère publique, circulent et se transforment en relation aux vicissitudes de l'histoire et de l'usage. Ceci est possible si l'on connait la place d'un sens dans l'état d'un système, on ne peut connaitre la nature du changement qui affecte la valeur de ce sens si l'on ne peut reconstituer le système. L'analyse égo-écologique permet, comme on l'a vu, de déployer ce  système à un moment donné dans ce que nous avons appelé l'espace élémentaire de l'identité et ensuite de faire une analyse contextuelle qui permet de retracer les expériences, images et souvenirs formant la trame de fond des mots  et limitant leur signification. Ces mots comme unités d'analyse permettent, ainsi, de passer facilement du niveau individuel au niveau collectif en identifiant dans un groupe ou une collectivité leur ancrage au niveau individuel et vice versa.

Nous avons ici une posture dialogique où l'environnement interne se construit à travers l'environnement externe. L'identité apparaît finalement comme le sujet, la personne, vue sous l'angle d'une vie dans un horizon socio-historique. Certaines représentations sociales qui touchent au domaine de Soi, Alter et la Société, donc de l'identité, constituent un véritable centre opérationnel où s'activent automatiquement et simultanément des dimensions psychiques que l'on considérait jusqu'alors comme des domaines séparés de la psyché. Tout ce que la psychologie traditionnelle, après l'avoir défini approximativement et isolé comme attitude, motivation, valeurs, besoins, etc., avait rendu opaque et sans vie, soudainement s'anime. Lorsque l'on capte cette énergie, cette émotion et cette force par laquelle le corps fait vivre une représentation sociale, on quitte le domaine du langage pour entrer dans un système avec des niveaux multiples à la fois sociaux et individuels. Lorsqu'une représentation du social de nature identitaire entre dans le champ de la conscience, ce que l'on appelle action, motivation, désirs, préférences, engagement, interpeller le monde, s'active à un niveau inconscient. Cette dynamique va définir aussi la prise de position des acteurs dans une situation dialogique pertinente. Chaque représentation sociale apparaît alors comme le centre opérationnel de ce que l'on peut appeler un complexe identitaire qui agit ensuite sur la création de l'environnement externe à travers des objets de culture et par la communication. Il faut bien saisir que l'enjeu de l'ego-écologie est de fonder une science cognitive appropriée à l'étude des phénomènes identitaires.

 

L'Investigateur Multistade de l'Identité Sociale (IMIS) 

 Le point de départ de l'analyse égo-écologique est  de considérer toute personne comme située dans une matrice sociale dont les éléments sont les différents groupes auxquels elle appartient de fait et par affiliation en tant que membre d'une société et d'une culture donnée. Ces groupes constituent l'environnement symbolique et réel dans lequel évolue la personne et, en même temps, comme catégories sociales d'appartenance, son identité sociale objective qui la situe et la définit extérieurement dans son rapport aux autres et à la société. (Notons que certains autres groupes peuvent être introduit selon le type de recherche). (Schéma 1)

Schéma 1- La Structure élémentaire de l'identité sociale


Schéma réalisé par Michel Desmarais

La première étape de l'analyse consiste à obtenir de façon systématique, les représentations (sous forme de courtes phrases ou de mots) que se fait le répondant de ces différents groupes d'appartenance. Les représentations ainsi obtenues constituent l'identité sociale subjective.

 L'identité sociale subjective ne recouvre pas l'identité objective. En effet, toute personne appartient simultanément à plusieurs groupes et en même temps, tout groupe d'appartenance est composé d'individus qui sur certains aspects se ressemblent et sur d'autres se différencient.  Par exemple le groupe français est composé d'hommes et de femmes, d'origines ethnique, culturelle et sociale diverses ayant des valeurs et des orientations socio- politiques différentes etc. S'il en est ainsi, on voit qu'il peut exister de multiples configurations résultant de l'alchimie particulière entre les différentes dimensions constitutives de l'identité de soi et des autres.


 Ces configurations, formant des gestalten complexes, vont être déterminantes au niveau représentationnel et vont influencer le découpage de la réalité sociale en ensemble significatifs d'inclusion et d'exclusion selon des référents identitaires particuliers (ou prototypes): socio-culturels, historiques, psychosociaux, politiques, matériels ou physiques, etc. Pour cerner cette coexistence du Nous et du Eux à l'intérieur d'un même groupe d'appartenance, chaque groupe doit être décrit tout d'abord en termes de: "NOUS les ... nous sommes" et ensuite en termes de: "EUX les... ils sont". On peut, ainsi, déterminer au niveau subjectif, les sous-groupes particuliers avec lesquels la personne s'identifie (groupes d'identification) et ceux dont elle se dissocie (groupes d'opposition ou de différenciation). Dans la majorité des cas (environ 80%) la condition "EUX" suscite spontanément un groupe d'opposition. Dans les autres cas, il existe plusieurs configurations que nous avons décrites ailleurs: polarisation, dédoublement etc. Cependant, les groupes d'opposition émergent de toute façon naturellement dans la contextualisation des mots. (Voir publications, Zavalloni & Louis-Guerin 1984).


Les étapes suivantes de l'analyse égo-écologique sont essentiellement une microanalyse du contexte qui organise et explicite les représentations ainsi obtenues dans la première étape. 


On peut se demander quel est le statut de telles représentations comme base de l'analyse égo-écologique. En effet, comme telles, les représentations produites peuvent paraître d'une portée cognitive faible, exprimant des stéréotypes ou des jugements superficiels. C'est ainsi que le sens commun et la psychologie traditionnelle les ont évaluées. Cependant, l'analyse contextuelle montre leur prégnance dans le système de signification de la personne qui les a produites. Elles apparaissent comme des entités multifonctionnelles qui servent à découper le champ social en ensembles valorisés et dévalorisés et, en même temps, expriment les caractéristiques essentielles que la personne assimile au soi et celles dont elle se dissocie (non-soi). Loin d'être des attitudes ou jugements labiles, les représentations apparaissent, au contraire, déterminer les attitudes. C'est à partir de ces représentations que chacun(e) cherche les signes qui les valident et que l'on se forme ensuite un jugement. Du même coup, les groupes cessent d'apparaître uniquement des objets d'attitudes positives ou négatives pour devenir des champs symboliques où se déploient les réalisations, projets et désirs de la personne. Les mots spontanément utilisés pour décrire la réalité sociale (groupes d'identification, d'opposition ou de différentiation) apparaissent, ainsi, des mots clefs qui constituent des portes naturelles pour entrer dans le système de signification particulier d'une personne. Ce sont des mots clefs dans la mesure où le groupe est un construit sociologique abstrait et comme objet de connaissance ne peut être qu'une construction ou une création de la mémoire é/motionnelle. Par exemple, si l'on prend deux descriptions de Nous les Français, la première donnée par un jeune ingénieur: "des marrants, gais, filous, individualistes, progressistes" et la seconde par une femme à la maison de cinquante ans, classe moyenne: "n'aimons pas le changement, traditionalistes, grincheux, agressifs", on ne peut qu'être frappé par la nature idiosyncrasique de ces représentations. Pour le lecteur, elles apparaissent des préjugés, des descriptions peu plausibles ou bizarres. Cependant, pour celui qui les a produites, elles reflètent la réalité du groupe renvoyant pour le premier répondant à : "des gens comme moi et de mon milieu, jeunes chercheurs en informatique à l'affût de toutes les nouveautés " et pour la seconde à : "des Français moyens comme moi qui ne font pas grand chose dans la vie et n'aiment pas être bougés".  Ces exemples montrent bien la reconstruction qui est faite du groupe en un ensemble significatif que la personne peut "visualiser" concrètement ou imaginer à partir de personnes référentes particulières (prototypes), choisies de façon élective pour typifier une certaine manière d'être, d'avoir et de faire.


La deuxième étape de l'analyse égo-écologique a pour objet d'élucider  l'enracinement et le sens des représentations, obtenues dans la première étape, en explorant systématiquement 1) les référents implicites (sous-groupes, personnes ou images prototypes) auxquels renvoient les représentations; 2) les représentations qui s'appliquent ou pas à soi comme individu (soi/non soi et degré d'actualisation); 3) la valeur de chacune de ses représentations (positive, négative ou neutre-entre les deux) et leur signification au niveau du groupe et au niveau individuel (pour le soi et pour autrui).


L'exploration des référents implicites des groupes permet de voir comment une personne découpe la réalité sociale et les personnes ou sous-groupes particuliers avec lesquels elle s'identifie, dont elle se différencie ou auxquels elle s'oppose. Les référents montrent un premier mécanisme dans la création de la réalité sociale qui est le recodage du groupe permettant de passer d'un concept abstrait à des référents empiriques.


Le groupe, comme on l'a vu, est un concept abstrait et pour acquérir un signification doit être recodé ou traduit dans des images particulières qui incarnent des personnes réelles ou imaginaires. Ces images prototypes peuvent contenir des indicateurs qui renvoient à des groupes primaires (parents, amis, collègues, etc.), à des personnages socio-culturels ou mythiques (personnalités du monde artistique, écrivains, héros etc.) ou encore à des situations concrètes, à des images symboliques. On peut parler de prototypes dans la mesure où le sens et la valeur du groupe sont limités et déterminés par ces images. Les prototypes ne sont pas de simples figurants passifs mais évoquent une histoire, des expériences animées par un projet explicite et constituent des présences toujours actuelles participant à un titre quelconque et d'une façon donnée à l'histoire du groupe ou du Soi comme sujet ou objet de l'action. Ces référents implicites qui informent et rendent compte des qualités, réalisations et projets du groupe constituent un microcosme rarement amené à la conscience claire, sinon de façon partielle et sporadique, et qui habite constamment à la périphérie de la conscience  jouant un rôle fondamental dans la vie mentale.


L'analyse égo-écologique permet de saisir ce microcosme et de voir son rôle dans les représentations. Par ailleurs, l'élucidation du sens et de la valeur des représentations permet d'une part de déterminer l'image de soi (représentations qui s'appliquent au soi) et des autres (Non-Soi) mais également le degré d'égocentrisme dans les représentations sociales. Enfin, nous pouvons identifier les représentations de Soi, des Autres et des divers groupes pertinents qui sont considérées par la personne comme positives ou négatives, leur degré d'importance dans le système de valeur du répondant et le sens particulier des termes utilisés  Pour-Soi et Pour-Autrui (individuel et collectif).


Un deuxième mécanisme qui a, ainsi, été mis en évidence dans la construction de la réalité, est le système de différenciation et d'opposition binaire entre Soi/Non-Soi, le même et l'autre et le positif/ négatif ou bon/ mauvais. Ce mécanisme implique que pour tout groupe d'identification valorisé ou dévalorisé, il existe nécessairement son symétrique opposé de différentiation  et de la même façon, pour toute caractéristique positive ou négative du Soi, son opposé dans le Non-Soi. On peut voir immédiatement la répercussion d'un tel mécanisme sur la vision du monde et les jugements. 


Un troisième mécanisme mis en évidence est la réversibilité entre le Je et Nous. En effet, nous pouvons être frappé de voir la coïncidence entre les représentations du groupe et du Soi, l'équivalence étant d'autant plus grande que l'identification au groupe est forte. De cette coïncidence, on peut tirer une inférence: le groupe et le Soi sont solidaires. Si le Soi origine bien dans le groupe, ce dernier comme quasi-objet n'a de réalité concrète qu'à travers des sous-groupes et des individus particuliers qui ont été choisis  comme référents privilégiés. Ainsi, un groupe est recodé à travers  des personnages  prototypes électifs permettant au Soi de projeter en retour ses propres caractéristiques besoins et motivations. C'est en relation à cette construction simultanée du Soi et du groupe et de l'équivalence qui existe que peut s'établir un phénomène de réversibilité entre le Je et le Nous. Nous pouvons voir les conséquences d'une telle réversibilité sur le développement et le maintien d'une identité.


Par exemple, le Nous d'un individu masculin peut se nourrir en référents implicites célèbres (Freud, Marx, Zidane...) et par le Je s'attribuer les qualités de ces référents. A l'inverse, si l'on prend l'exemple d'un de nos protocoles (délinquant dans une maison de réhabilitation) (voir publications, Louis-Guérin & Zavalloni 1983) qui décrit Nous les Québécois comme "malhonnêtes" (les francophones pauvres) et s'attribue également cette caractéristique, nous voyons comment ce mécanisme sert, ici, au maintient d'une identité. En effet, la caractéristique malhonnête attribuée au groupe francophone permet au Je à travers le Nous de justifier cette caractéristique du Soi par un destin commun (les plus pauvres au Canada), de la minimiser et de justifier l'action qu'elle implique comme une réaction de justice pour reprendre "ce qui a été pris" (par les anglais qui se sont enrichis sur notre dos et nous oppriment). Tout se passe, ici, comme si l'individu disparaissait derrière le groupe. Cette décentration permet de déréaliser l'acte personnel dont le poids moral et la responsabilité sont laissés aux groupes (solidaire et adversaire). L'agir individuel est alors conséquence et réaction légitime pour réparer une victimisation sociale et le manque personnel qui y est associé. A partir de cette étape, nous pouvons ordonner toutes les représentations dans un espace élémentaire constitué par les trois dimensions explorées: Soi/ Non-Soi,  Bon/ Mauvais, important ou pas. (Schémas 2 & 3)


Schéma 2 : Espace élémentaire de l'identité selon les zones et le degré d'importance des représentations


Dans la zone I, se situe tout ce qui pour la personne, sa collectivité ou son environnement est jugécomme des caractéristiques actualisée essentielles, vitales très positives ou très négatives.

Dans la zone III, à l'inverse se place ce qui pour le soi et sa collectivité ou dans l'environnement est jugé comme peu important, peu nuisible ou intéressant.

La zone II est une zone intermédiaire qui peut refléter des ambivalences  mais aussi des projets à court terme ou encore des qualités ou réalisations que l'on a presque atteints, en cours mais pas finies ou actualisées.

 

Schéma 3 : Espace élémentaire selon la qualification des représentations



Dans la case A, on a l'identité positive regroupant les attributs, qualités et actions qui sont jugés comme positifs. On peut, selon le degré d'actualisation distinguer d'une part les réalisations intrinsèques et extrinsèques importantes (être, avoir et faire) du Soi, des prototypes d'identification et des groupes d'identité ainsi que les éléments positifs et valorisés dans son environnement (zone 1). D'autre part, on a les projets, désirs, aspirations de ces mêmes entités. Le type d'environnement que l'on désire ou les améliorations que l'on souhaite (zone 2).


C'est dans la case B  que se situe l'identité négative et que l'on peut identifier les principales zones de stress et de conflit interne ou externe pour la personne. Les données permettent d'identifier deux types de descriptions négatives du Soi et du groupe qui sont vécues très différemment et conduisent à des réactions aussi différentes. Tout d'abord, il y a les défauts, manques, insuffisances personnels ou les dégradations dans l'environnement d'ordre naturel ou par usure etc. plus ou moins importants et graves. Plus ces manques, défauts, usures sont perçus comme une limite ou un obstacle à la réalisation d'un but ou d'un désir, plus ils vont révéler une détresse et susciter certains mécanismes de contrôle ou d'action corrective internes ou externes. Le désir de minimiser ou de moduler l'affect négatif peut affecter aussi bien le contenu des pensées spécifiques que les stratégies plus générales du traitement de l'information. L'autre type de descriptions négatives n'est plus lié à des limites intrinsèques mais la conséquence d'obstacles, d'agressions ou d'une victimisation dont la source est externe. Les circonstances de cette victimisation sont très variées: conséquences du mépris, de l'injustice, de l'exploitation, d'une agression, de la surcharge de travail, etc. originant de l'environnement immédiat: famille, milieu de travail etc. ou de l'environnement social.  Face à cette victimisation, on retrouve les différentes réactions classiques de lutte active, d'adaptation ou de fuite.


 La case C regroupe les descriptions positives et valorisées chez autrui que l'on ne possède pas. Ces descriptions peuvent être selon le type de relations entre le Soi et Autrui : 1) des qualités que l'on aime chez les autres mais sans forcément désirer les posséder (relation symétrique) ou que l'on admire (modèle) ; 2) des qualités d'être, d'avoir ou de faire qui renvoient à des manques personnels ou des impossibilités sociales et à un désir (relation asymétrique). Enfin dans cette case, on retrouve : 3) des qualités d'autrui complémentaires et relationnelles comme allié, camarade, aide, protection, amour etc. (complémentarité). Nous voyons ainsi qu'autrui évalué positivement peut aussi bien être une source d'inspiration, un modèle (1) une source de gratification et de soutien (3) ou encore une source de frustration et de ressentiment (2). En effet, dans ce dernier cas (2) les qualités, possessions ou réalisations d'autrui jugées comme positives, importantes et désirables deviennent en même temps des sources de frustration dans la mesure où elles renvoient à un manque, à une faiblesse, à une incapacité ou à une privation. Il est important ici de déterminer si ce manque provient de limites personnelles ou de barrières, d'interdictions extérieures (professionnelle, sociale, politique, économique etc.). Dans le premier cas, l'impossibilité de réaliser ses désirs renvoie à un sentiment d'infériorité, à un sentiment de perte et parfois même d'inutilité. En revanche, dans le cas où cette impossibilité provient de l'extérieur, elle renvoie à des sentiments de dépossession, de rejet ou d'injustice.


Ces résultats montrent la faiblesse des tests ou autres questionnaires traditionnels car même si l'on juge positivement une autre personne ou un groupe, en même temps, on voit que la signification psychologiques de ces évaluation est fort différente  et entrainent aussi des réactions différentes. Ainsi, selon le point de référence ou de comparaison et les attributions, autrui peut être une source d'inspiration, de gratification ou de frustration, d'anxiété et de colère et activer des mécanismes d'ordre cognitif, affectif ou comportemental bien différents.


Enfin la case D regroupe tout ce qui chez autrui et dans l'environnement est perçu comme négatif, indésirable, ce que l'on rejette, fuit, méprise comme opposé à soi ou à ses valeurs ou encore ce qui peut constituer une menace, des risques et une agression de nature individuelle, sociale, professionnelle ou environnementale. On peut distinguer, encore une fois, différentes modalités de la relation entre soi et autrui (individu et groupe).  Le premier type de relations est une relation  symétrique où les caractéristiques d'autrui sont directement le pendant négatif, l'opposé des caractéristiques du soi. Ici, autrui représente moins une source de menace pour le soi que le prototype au niveau de l'être, de l'avoir et du faire de ce que l'on ne veut pas (les contre-valeurs). Le deuxième type de relation est une relation a-symétrique. Dans ce cas, autrui constitue une source de menace, d'agression ou de privation pour le soi par ses attitudes et ses actions (discrimination, exploitation, violence, domination, rejet, mépris etc.) et suscite en retour des sentiments, des actions ou des mécanismes de contrôle pour contrer ou minimiser l'agression ou la menace. Cette case révèle également dans quelle mesure la personne a une conscience sociale et identifie un "ennemi commun" plutôt que de se voir comme une victime personnelle. Nous avons ici tout ce qui est perçu dans l'environnement comme dangereux, préjudiciable, les ennemis.


Il est frappant de voir les différences qui peuvent exister entre les répondants. En effet, pour certains l'environnement constitue une source de menace permanente et l'on retrouve de nombreuses sources de victimisation qui sont la cause des échecs et limitations (case C). La case B (l'autrui positif) est en revanche peu remplie. A l'inverse, pour d'autres cette case D est pratiquement vide. On retrouve alors dans la case C (soi négatif) beaucoup plus de manques attribués à ses propres défauts ou limites mais qui peuvent trouver une compensation, être complétés par le support, l'alliance ou l'amour etc. d'autrui (Case B). La case B est toujours importante pour ces répondants, autrui étant généralement jugé très positivement. Ces résultats montrent les limites des études sur le lieu de contrôle externe/interne qui ne tiennent pas compte de toute la dynamique entre le soi et autrui.


L'espace élémentaire permet de montrer les relations de dépendance mutuelle entre les représentations de soi et d'autrui. (Schéma 4)

Schéma 4. Relations entre les éléments de l'espace identitaire



Les représentations s'organisent dans un système de différences et d'oppositions (par des écarts significatifs) à partir des éléments (case A) du soi valorisés et d'un projet (en tant qu'individu et collectivité). Autrui est reconstruit au niveau symbolique et imaginaire selon des qualités d'être, d'avoir et de faire qui supportent, renforcent ou prolongent (case C), ce qui est valorisé dans le soi s'opposent, menacent ou font obstacle au soi (case D). De la même façon, le soi dévalorisé est ce qui limite et fait obstacle au projet du soi (case B). Ces limites et obstacles internes ou externes suscitent des mécanismes de contrôle et des actions qui, en retour, modifient le projet et la représentation de soi (case A). On a ainsi un système dynamique que l'analyse égo-écologique permet de saisir à un moment donné. C'est à partir de ce système qui a un rôle de filtre que l'individu interagit avec son environnement externe. Ainsi, ne cessent de se compliquer et de se renouveler les échanges entre l'environnement intérieur et extérieur. Par sa parole et ses actions l'individu agit sur son environnement et il est agi par la parole et les actions des autres.


Tous les éléments contenus dans l'espace élémentaire peuvent être quantifiés et faire l'objet d'une analyse comparative transversale ou longitudinale.

La troisième et dernière étape de l'analyse égo-écologique est spécifiquement idiographique et utilise ce que nous avons appelé l'Analyse Psycho-Contextuelle. Il va s'agir de faire surgir le réseau d'expériences, de souvenirs et d'images qui forme la trame de sens de chaque mot identitaire et lui donne sa valeur. C'est l'organisation, les rapports qu'entretiennent ces mots entre-eux qui vont nous permettre de mettre en évidence la structure de l'identité d'une personne et la logique qui l'organise.


 D'une façon générale, la procédure consiste à reprendre chaque mot et explorer avec le répondant selon un protocole thématique précis, le parcours du contenu collectif du mot (histoire du groupe, les réalisations, projets et privations au niveau social, les relations avec d'autres groupes) et son parcours individuel (sources biographiques, réalisations, projets et manques au niveau personnel, stratégies d'adaptation et de défense, prototypes d'identification, d'opposition et de différenciation, relations avec les autres comme sources de gratification, de privation et de victimisation).


 Il faut noter la spécificité de la méthode qui,  pour chaque mot, cherche à déployer les différents axes de signification explicitant la valeur du mot. A chaque fois, on revient au mot initial pour générer systématiquement le contexte spécifique à la dimension particulière que l'on cherche à explorer (significations pour le groupe, pour le soi, pour autrui; origine historique et biographique du mot, son enracinement motivationel etc.). Dans une approche traditionnelle qui procède par interview, la méthode consiste à appliquer l'analyse de contenu à un discours qui, par approximations successives, aboutit  à des catégories de sens plus ou moins générales. En revanche, dans l'analyse psycho-contextuelle, on part d'emblée des mots clefs définis et générés par la personne elle-même pour décrire sa propre réalité sociale.


 Par certains aspects, la méthode est proche de la méthode des associations libres visant à amener dans le champ de la conscience un contenu mental (images, idées, souvenirs) qui reste habituellement dans " l'arrière- pensée". Cependant, la différence entre ces deux méthodes réside d'une part dans les exigences mêmes des champs d'exploration situés à des niveaux de profondeur différents, d'autre part,  dans l'analyse contextuelle les associations sont focalisées sur les différents axes de signification autour desquels s'organisent les représentations et l'on revient toujours au mot donné au départ pour générer un nouveau contenu mental et cela jusqu'à ce que l'on ait saturé les axes de signification. Notons, enfin, qu'il ne s'agit pas ici d'une introspection de type phénoménologique où la personne réfléchit sur ses propres activités mentales mais d'une activité cognitive qui vise à générer des données brutes explicitant et révélant le système qui sous-tend la production des mots identitaires dans la définition et l'interprétation de la réalité. C'est le déploiement de ce contexte sous-jacent qui a permis de dégager certaines propriétés jusqu'ici élusives de la pensée sociale et de la constitution du système identitaire.


L'égo-écologie n'est pas un nouveau domaine de recherche mais propose un renversement dans le découpage même de l'objet de recherche. Au lieu de partir de construits hypothétiques résultant d'un découpage extérieur fait par le chercheur, l'analyse égo-écologique, en effet, prend comme point de départ les mots identitaires qu'une personne ou un groupe utilise naturellement pour décrire soi et autrui. Par ailleurs, en situant l'analyse stratégique, non plus au niveau du discours mais au niveau des unités élémentaires de communication comme les mots, l'égo-écologie permet en même temps de conserver le "dire" en relation avec l'expérience et de faire un traitement sur des unités d'analyse comparables, facilement repérables et manipulables. 

Nous avons montré que ces mots sont transdimensionels et forment des complexes égo-écologiques qui renvoient à la fois à des sentiments et à des jugements sur soi et autrui, à des valeurs et à la motivation. A partir de ces mots, nous pouvons donc simultanément reconstruire les processus généraux qui sont à la base du système identitaire, la structure élémentaire d'une psyché particulière et le discours concret qu'une personne tient sur Soi, Autrui et la société. (Schéma 5)


Schéma 5 : Structure du mot identitaire ou Circuit Affectif-Représentationnel


                     Schéma fait par Michel Desmarais

 



Par Christiane et Marisa - Publié dans : Présentation générale de l'Ego-Ecologie - Communauté : Ego-Ecologie
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